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Pour rappel, la correction se fera ainsi 

En noir : le texte tel qu'il est dans la version française et validé par la traductrice

En Bleu : le texte tiré de la version originale, absent dans la version française d'origine et enfin traduit.

En blanc et rayé, le texte ajouté dans la version française d'origine ne figurant pas dans la version originale.

Correctif

Tome 1 Chapitre 16

16  

Un si beau jour... 

 

Outlander, tome 1, Le Chardon et le Tartan, chapitre 16, ©Diana Gabaldon 

Description : Jamie emmène Claire au bord d'une rivière ou il lui montre son habileté à attraper un poisson à la main... 

  

Traduit par Lucie Bidouille 

Corrigé par Sophie Merle 

Relu et re-corrigé par Anne Montégu-Terrière 

 

[…] 

Nous n'avions ni argent, ni nourriture, ni chevaux. Si nous n'étions pas rentrés avant le coucher du soleil, on enverrait certainement des hommes à nos trousses. Jamie, lui, pouvait escalader des rochers comme un chevreau sans jamais s'épuiser, mais cette simple grimpette m'avait déjà laissée hors d'haleine.

 Remarquant mon visage rougi par l'effort, Jamie me conduisit vers un rocher et m'invita à m'asseoir. Nous restâmes un bon moment à contempler les collines qui se succédaient à perte de vue, tandis que je reprenais lentement mon souffle. 

Repensant à la Garde, je posai soudain une main sur le bras de Jamie. 

– Je suis vraiment heureuse que ta tête ne vaille pas grand-chose. Il me dévisagea, se frottant le bout du nez qui commençait à rosir.

– Je ne sais pas très bien comment je dois le prendre, répondit-il, mais vu les circonstances, merci. 

– C'est à moi de te remercier... de m'avoir épousée. Sans toi, je serais sans doute à Fort William à l'heure actuelle. 

– Puisque nous en sommes aux remerciements, laisse-moi te remercier à mon tour d'avoir bien voulu m'épouser. 

– Euh, de rien... dis-je en rougissant, moi aussi.

 – Je ne parle pas uniquement de ça, dit-il en souriant.

 D'une certaine manière, toi aussi tu m'as sauvé la vie, du moins en ce qui concerne les MacKenzie. – Comment ça ?

– Être apparenté aux MacKenzie est une chose, expliqua-t-il. Mais être à moitié MacKenzie et avoir une femme anglaise en est une autre. Il y a fort peu de chances qu'une Sassenach devienne un jour la maîtresse de Leoch. C'est pour ça que Dougal m'a choisi pour devenir ton mari. 

– Tu aurais peut-être préféré Rupert ?

 – Certainement pas ! répondis-je en riant.

 Il rit à son tour et se leva, secouant epoussetant son kilt pour en faire tomber les aiguilles de pin. 

Quand j'avais seize ans, la mère Fitz m'a taquiné en me disant qu'une jeune fille aurait raison de moi. Je lui ai répondu que c'était à l'homme de choisir.  

"Eh bien, ma mère m'a dit qu'un beau jour, une jeune fille jetterait son dévolu sur moi." Il tendit la main et m'aida à me relever. "Je lui ai dit, continua-t-il, que je pensais que c'était à l'homme de choisir." 

– Et qu'a-t-elle répondu à ça ? demandais-je. 

– Elle a levé les yeux au ciel et a dit : " Tu verras, jeune coq, tu verras... » "Tu verras bien mon beau petit coq, tu verras bien." Et j'ai vu. 

 

Il  leva les yeux vers l'endroit où les rayons du soleil s'infiltraient à travers les aiguilles de pin. « Et c'est une belle journée, en plus. Viens, Sassenach. Je vais te pêcher du poisson. »  

Nous allâmes plus loin dans les collines. Cette fois, Jamie se dirigea vers le Nord, passa sur un amas de pierres et à travers une crevasse, au-dessus d'un petit vallon, aux parois rocheuses et arborées, agrémenté d'un gargouillis d'eau provenant d'une douzaine de petites chutes le long des roches et plongeant en une série de rigoles.  

Les pieds ballants dans l'eau, nous passions de l'ombre au soleil et revenions à l'ombre lorsque nous avions trop chaud, parlant de ceci et de cela et de pas grand-chose, tous deux conscients du plus petit mouvement de l'autre, tous deux espérant que le hasard nous mène à cet instant ou nos regards se croiseraient, où nos membres s'effleureraient, tout ceci promettant davantage encore.  

Au-dessus d'un étang sombrement moucheté, Jamie me montra comment chatouiller la truite. Accroupi pour éviter les jeunes branches au-dessus de lui, il marcha sur un rebord en surplomb, les bras tendus afin de garder l'équilibre. A mi-chemin, il se tourna avec précaution sur le rocher et tendit la main, m'invitant à le suivre. 

 J'avais déjà retroussé mes jupes, afin de traverser un terrain difficile, et j'y réussis assez bien. Nous nous allongeâmes sur toute la longueur du rocher frais, tête contre tête, regardant dans l'eau, des branches de saule nous frôlant le dos. 

- Tout ce qu'il faut , dit-il,  c'est choisir un bon endroit, puis attendre.  

 Il plongea une main sous la surface, en douceur, sans éclaboussures, et la laissa reposer sur le fond sablonneux, juste à la limite de la ligne ombragée faite par le surplomb rocheux. 

 Ses longs doigts courbés vers la paume étaient déformés par l'eau, de sorte qu'ils semblaient onduler doucement à l'unisson, comme les feuilles d'une plante aquatique, bien que je visse que la musculature de son avant-bras ne faisait pas bouger ses mains. Son bras plia brusquement à la surface, semblant aussi disloqué qu'il l'avait été lorsque je l'avais rencontré, il y avait un peu plus d'un mois...  

Rencontré il y avait un mois, mariés il y avait un jour. Liés par les vœux et par le sang. Et par l'amitié aussi. Quand le moment serait venu de partir, j'espérais que je ne lui ferais pas trop de mal. Je me contentais de me dire que pour le moment, je n'avais pas besoin d'y penser; nous étions loin de Craigh na Dun, et pas une once d'espoir d'échapper à Dougal pour le moment.  

- Il est là. 

La voix de Jamie était basse, à peine plus qu'un souffle; il m'avait dit que les truites avaient des oreilles sensibles. 

De mon point de vue, la truite n'était guère plus qu'une agitation du sable moucheté. Au fond de l'ombre rocheuse, il n'y avait aucune lueur d'écailles révélatrice. Les mouchetures se déplaçaient sur les mouchetures, animées par l'éventail de nageoires transparentes, invisibles dans leur immobilité. Les vairons1 qui s'étaient rassemblés avec curiosité pour cueillir les poils du poignet de Jamie s'enfuirent dans la clarté de l'eau.  

Un doigt se pencha lentement, si lentement qu'il était difficile de voir le mouvement. Je pouvais dire qu'il bougeait uniquement grâce à sa position changeante par rapport aux autres doigts. Un autre doigt, lentement plié. Et après un long, long moment, un autre. J'osais à peine respirer, et mon cœur battait contre la roche froide avec un rythme plus rapide que la respiration du poisson. Lentement, les doigts se penchèrent en arrière, ouverts l'un après l'autre, et la lente vague hypnotique recommença, un doigt, un doigt, un doigt de plus, une ondulation douce comme le bord de la nageoire d'un poisson. 

 Comme attiré par l'appel, le museau de la truite expulsait un souffle délicat de la bouche et des branchies, animé au rythme de la respiration, une membrane rose qui apparaissait, disparaissait, apparaissait, disparaissait, telle la valve du cœur. La bouche tâtonnait et mordait l'eau. La majeure partie du corps était maintenant à l'extérieur du rocher, suspendue en apesanteur dans l'eau, toujours dans l'ombre. Je pouvais voir un œil, se tortillant d'avant en arrière avec un regard vide et sans direction. Quelques centimètres de plus amèneraient les opercules au-dessus des doigts perfides. Je m'aperçus que je tenais le rocher avec les deux mains, pressant ma joue contre le granit, comme si je pouvais me rendre encore plus discrète. 

 Il y eut un soudain remue-ménage. Tout arriva si vite que je ne pus voir ce qui s'était réellement passé. Il y eut une lourde giclée d'eau qui éclaboussa la roche à quelques centimètres de mon visage, et une rafale de plaid alors que Jamie roulait sur la roche au-dessus de moi, puis un gros splash alors que le corps du poisson voltigeait dans les airs et atterrissait violement sur la rive parsemée de feuilles.  

Jamie bondit au bord de l'étang, éclaboussant tout sur son passage afin de récupérer son butin avant que le poisson stupéfait ne puisse trouver refuge dans l'eau. Le saisissant par la queue, il le gifla habilement contre un rocher, le tuant aussitôt, puis se retourna pour me le montrer.  

-  Une bonne taille , dit-il fièrement, en tenant un solide poisson de 30 centimètres.  

- Fais-toi plaisir au petit déjeuner.  

Il me souriait, mouillé jusqu'aux cuisses, les cheveux pendant sur son visage, la chemise tachée d'eau et de feuilles mortes.  

- Je t'ai dit que je ne te laisserais pas avoir faim.  

Il enveloppa la truite dans des couches de feuilles de bardane et de boue fraîche. Puis il se rinça les doigts dans l'eau froide, et en grimpant sur le rocher, il me tendit le paquet soigneusement emballé. 

-  Un étrange cadeau de mariage, peut-être,  dit-il en faisant un signe de tête à la truite,  mais pas sans précédent, comme pourrait le dire Ned Gowan.  

-  Il y a des précédents au fait de donner un poisson à sa nouvelle épouse ? ai-je demandé, amusée.  

Il enleva ses bas pour les faire sécher et les posa sur le rocher pour s'allonger au soleil. Ses longs orteils nus s'agitèrent afin de profiter de la chaleur.  

- C'est une vieille chanson d'amour, des îles. Tu veux l'entendre ?  

-   Oui, bien sûr. Euh, en anglais, si tu peux , ai-je ajouté. 

-  Oh, aye. Je n'ai pas de voix pour la musique, mais je vais te donner les paroles.  Et en retirant les cheveux de ses yeux, il récita,  

- Tu es la fille du roi des demeures lumineuses, La nuit de notre mariage, Si homme vivant, je suis à Duntulm, J'irai vers toi avec des cadeaux.  Tu auras une centaine de blaireaux, habitants des berges, Une centaine de loutres brunes, natives des ruisseaux, Cent truites d'argent, sortant de leurs bassins...  

Et pour finir, une liste remarquable de la flore et de la faune des îles. J'eus le temps, en le regardant réciter, de réfléchir à la bizarrerie de s'asseoir sur un rocher au bord d'un étang écossais, en écoutant des chansons d'amour gaéliques, avec un gros poisson mort sur mes genoux. Et la plus grande bizarrerie, c'est que je m'amusais vraiment beaucoup.  

Quand il eut fini, j'applaudis, en tenant la truite entre mes genoux.  

-  Oh, j'aime bien celle-là  ! Surtout le "Je vais te faire des cadeaux". Il semble être un amant des plus enthousiastes . 

 Les yeux fermés contre le soleil, Jamie rit.  

- Je suppose que je pourrais ajouter une ligne pour moi-même : "Je vais sauter dans des étangs pour ton bien-être." »  

Nous rîmes tous les deux, puis nous nous tûmes pendant un moment, en nous prélassant sous le chaud soleil du début de l'été. C'était très paisible ici, sans autre bruit que celui de l'eau qui coulait au-delà de notre étang immobile. La respiration de Jamie s'était calmée. J'étais très sensible à la lente montée et descente de sa poitrine, et au lent battement du pouls dans son cou. Il avait une petite cicatrice triangulaire, juste là, à la base de sa gorge.  

Je sentais la timidité et la contrainte commencer à revenir. Je tendis une main et serrai fortement la sienne, en espérant que ce contact rétablirait l'aisance entre nous comme plus tôt. Il glissa un bras autour de mes épaules, mais cela me fit seulement ressentir les lignes dures de son corps sous la fine chemise. Je m’éloignai, sous prétexte d'arracher un tas de becs de cigogne à fleurs roses qui poussaient dans une fissure de la roche.  

- Bon pour les maux de tête , expliquai-je en les glissant dans ma ceinture.  

- Ça te trouble, dit-il, en penchant la tête pour me regarder attentivement.  Pas le mal de tête, ce n'est pas ce que je veux dire. Frank. Tu penses à lui, et donc ça te dérange quand je te touche, parce que tu ne peux pas nous avoir tous les deux à l'esprit. C'est ça ?   

-  Tu es très perspicace, dis-je, surprise. Il sourit, mais ne fit pas un geste pour me toucher à nouveau.  

- Ce n'est pas chose difficile que d'essayer de comprendre ça. Je savais, quand nous nous sommes mariés, que tu ne pouvais faire autrement que de l'avoir souvent à l'esprit, que tu le veuilles ou non.  

Ce n'était pas le cas, à ce moment, mais il avait raison ; je ne pourrai pas m'en empêcher.  

-  Est-ce que je lui ressemble beaucoup ?  demanda-t-il soudain.  

- Non.  En fait, il serait difficile d'imaginer un plus grand contraste. Frank était mince, agile et sombre, alors que Jamie était grand, puissant et clair comme un rayon de soleil. Même si les deux hommes avaient une grâce d’athlète, Frank avait la carrure d'un joueur de tennis, et Jamie un corps de guerrier, façonné et malmené par l'abrasion de l'adversité physique à l'état pur. Frank se tenait à peine 10 cm au-dessus de mes propres 1m67. Face à Jamie, mon nez s'insérait confortablement dans le petit creux au centre de sa poitrine, et son menton pouvait facilement reposer sur ma tête.  

Le physique n'était pas non plus le seul point de comparaison où les deux hommes divergeaient. Il y avait près de quinze ans de différence d'âge entre eux, ce qui expliquait probablement en partie l'abîme entre la réserve urbaine de Frank et l'ouverture franche de Jamie. En tant qu'amant, Frank était poli, sophistiqué, attentionné et habile. Manquant d'expérience ou de prétention, Jamie m'avait simplement donné tout ce qu'il avait, sans réserve. Et la profondeur de ma réponse à cela m'avait complètement déstabilisée.  

Jamie observait mon combat, non sans sympathie.  

- Alors, il semblerait que j'aie deux choix en la matière , dit-il. Je peux te laisser ruminer, ou...  

Il se pencha et posa doucement sa bouche sur la mienne. J'avais embrassé ma part d'hommes, en particulier pendant les années de guerre, quand le flirt et les amourettes étaient les compagnons rassurants de la mort et de l'incertitude. Jamie, en revanche, c'était quelque chose de différent. Son extrême douceur n'avait rien de provisoire ; c'était plutôt une promesse de pouvoir connue et tenue en laisse ; un défi et une provocation d'autant plus remarquable qu'elle réclamait peu. Je suis à toi, disait-il. Et si tu veux bien de moi, alors... 

 Ma bouche s'ouvrit sans me consulter, acceptant de tout cœur à la fois la promesse et le défi. Après un long moment, il leva la tête et me sourit. 

- Ou alors, je peux essayer de te distraire de tes pensées , termina-t-il. Il pressa ma tête contre son épaule, caressant mes cheveux et lissant les boucles bondissantes autour de mes oreilles. 

-  Je ne sais pas si cela t'aidera , dit-il,  mais je vais te dire ceci : c'est un cadeau et une merveille pour moi, de savoir que je peux te plaire, que ton corps peut s'éveiller au mien. Je n'avais jamais pensé à une telle chose auparavant.  

Je pris une longue respiration avant de répondre. Je dis : « Oui. Ça aide. Je pense. »  

Nous nous tûmes à nouveau pendant ce qui sembla un long moment. Enfin, Jamie s'éloigna et me regarda en souriant.  

- Je t'ai dit que je n'ai ni argent ni biens, Sassenach ? 

 Je hochai la tête en me demandant ce qu'il avait l'intention de faire.  

- J'aurais dû t'avertir avant que nous finirions par dormir dans des meules de foin, avec rien d'autre que de la bière de bruyère et du drammach pour nourriture.  

- Ça ne me dérange pas , dis-je. 

Il   pointa    la    tête   vers    une    ouverture    dans    les    arbres,    sans    me    quitter    des     yeux.  

- Je n'ai pas de botte de foin sur moi, mais il y a un beau carré de fougère fraîche là-bas. Si tu veux bien t'entraîner, histoire d'avoir de la pratique... » 

 Un peu plus tard,  je lui caressai le dos, humide d'effort et de jus de fougères écrasées.  

- Si tu me dis encore une fois merci, je te gifle , lui dis-je. 

Au lieu de cela, on me répondit par un doux ronflement. Une fougère en surplomb lui effleura la joue, et une fourmi curieuse rampa sur sa main, faisant tressaillir ses longs doigts dans son sommeil.  Je l'effleurai du doigt et je m'appuyai sur un coude pour l'observer. Ses cils étaient longs vus ainsi avec les yeux fermés, et épais. Mais ils étaient curieusement colorés : auburn foncé à l'extrémité, ils étaient très clairs, presque blonds à la racine.  La ligne ferme de sa bouche s'était détendue pendant son sommeil. Alors qu'elle gardait une légère courbe amusée à la commissure des lèvres, sa lèvre inférieure se détendait maintenant en une courbe plus ample qui semblait à la fois sensuelle et innocente.  

- Merde, me dis-je doucement. Je me battais contre cela depuis un certain temps. Même avant ce mariage ridicule, j'avais été plus que consciente de mon attirance. C'était déjà arrivé avant, comme cela arrive sans doute à presque tout le monde. Une sensibilité soudaine à la présence, à l'apparence d'un homme ou d'une femme en particulier, je suppose. L'envie de le suivre des yeux, de faire de petites rencontres "par inadvertance", de le regarder à l'improviste dans son travail, une sensibilité exquise aux petits détails de son corps - les omoplates sous le tissu de sa chemise, les os bosselés de ses poignets, l'endroit doux sous sa mâchoire, ou les premières piqûres de sa barbe qui commençaient à apparaître.  

L'engouement. Il était courant, chez les infirmières et les médecins, les infirmiers et les patients, chez tout rassemblement de personnes jetées pendant de longues périodes en compagnie les unes des autres.  

Certains y donnaient suite, et les liaisons brèves et intenses étaient fréquentes. S'ils étaient chanceux, l'affaire s'éteignait en quelques mois et rien n'en résultait. S'ils ne l'étaient pas... hé bien. La grossesse, le divorce, ici et là le cas bizarre d'une maladie vénérienne. Une chose dangereuse, l'engouement. 

 Je l'avais ressenti, plusieurs fois, mais j'avais eu le bon sens de ne pas y donner suite. Et comme toujours, au bout d'un certain temps, l'attirance s'était atténuée, et l'homme avait perdu son aura dorée et avait repris sa place habituelle dans ma vie, sans qu'aucun mal ne lui soit fait, ni à moi, ni à Frank. 

 Et maintenant. Maintenant, j'avais été forcée d'agir. Et Dieu seul savait quel mal cette action pouvait faire. Mais il n'y avait pas de retour en arrière possible à partir de ce point. 

 Il était allongé à l'aise, étendu sur le ventre. Le soleil scintillait sur sa crinière rouge et illuminait les minuscules poils doux qui couraient le long de sa colonne vertébrale, jusqu'au duvet d'or rougeâtre qui saupoudrait ses fesses et ses cuisses, et s'enfonçait dans le fouillis de douces boucles auburn qui apparaissaient brièvement entre ses jambes écartées.  

Je m’assis, en admirant les longues jambes, la ligne démarquant la musculature qui entaillait la cuisse entre la hanche et le genou, et une autre qui allait du genou au pied long et élégant. La plante de ses pieds était lisse et rose, légèrement calleuse à force d'être pieds nus.  Mes doigts me faisaient mal, je voulais tracer la ligne de sa petite oreille bien nette et l'angle émoussé de sa mâchoire. Je me dis que c'était fait, et qu'il n'était plus temps de faire preuve de retenue. Rien de ce que je ferais maintenant ne pouvait empirer les choses, pour aucun de nous. Je tendis la main et le touchai doucement.  Il dormait très légèrement. Avec une soudaineté qui me fit sursauter, il se retourna, se tenant sur ses coudes comme pour sauter sur ses pieds. En me voyant, il se détendit en souriant. 

 - Madame, vous m'avez pris en défaut.  

Il fit une révérence très honorable pour un homme allongé dans un carré de fougères et ne portant que quelques rayons de soleil, je me mis à rire. Le sourire resta sur son visage, mais il se modifia lorsqu'il me regarda, nu dans les fougères. Sa voix fut soudainement rauque. 

- En fait, Madame, vous m'avez à votre merci.  

- Vraiment ?  dis-je doucement. 

 Il ne bougea pas alors que je tendais la main une fois de plus et que je la fis lentement descendre le long de sa joue et de son cou, sur la pente luisante de son épaule, vers le bas. Il ne bougea pas, mais il ferma les yeux.  

-Oh seigneur, dit-il. Il reprit son souffle brusquement.  

- Ne t'inquiète pas, lui dis-je. Ça n'a pas besoin d'être brutal.  

- Remercions Dieu pour les petites miséricordes.  

-  Ne bouge pas.  

Ses doigts creusèrent profondément dans la terre qui s'effritait, mais il obéit.  

- Par pitié, dit-il au bout d'un moment. En regardant vers le haut, je pouvais voir que ses yeux étaient ouverts maintenant. 

-  Non, lui dis-je, en m'amusant. Il referma les yeux.  

-Tu vas payer pour ça , dit-il peu après. Une fine rosée de sueur brillait sur l'arête droite de son nez.  

-  Vraiment ?  dis-je.  Que vas-tu faire ?  

Les tendons de ses avant-bras se détachaient lorsqu'il pressait ses paumes contre la terre, et il parlait avec effort, comme si ses dents étaient serrées. 

- Je ne sais pas, mais... par le Christ et Sainte Agnès... je vais... penser à quelque chose ! Dieu ! Par pitié !   

 -Très bien , dis-je, en le libérant. 

 Et je poussai un petit cri lorsqu'il roula sur moi, me coinçant contre les fougères.  

- À ton tour, dit-il, avec une grande satisfaction.  

 

Nous ne rentrâmes à l'auberge qu'au coucher du soleil, non sans avoir préalablement vérifié que les chevaux des hommes de la Garde avaient disparu. 

De loin, l'auberge semblait accueillante. La lumière des lampes à huile filtrait déjà par les petites fenêtres. Les derniers rayons de soleil la nimbaient de rouge et d'or. La brise s'était levée avec la fraîcheur du soir et les feuilles frémissantes projetaient des ombres dansantes sur l'herbe. Je pouvais aisément imaginer des fées peuplant un tel décor, se faufilant entre les troncs d'arbres en se fondant dans la pénombre des bois. 

– Dougal n'est toujours pas là, observai-je en descendant la colline. [...]