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Pour rappel, la correction se fera ainsi 

En noir : le texte tel qu'il est dans la version française et validé par la traductrice

En Bleu : le texte tiré de la version originale, absent dans la version française d'origine et enfin traduit.

En blanc et rayé, le texte ajouté dans la version française d'origine ne figurant pas dans la version originale.

Correctif

Tome 3  Chapitre 25

 Outlander, tome 3, Voyager, chapitre 25, La maison des plaisirs©Diana Gabaldon  

Notes : [signalement Émilie ; traduction : Marie-Agathe ; relecture : Édith] 

  

   

25. La maison des plaisirs 

 

– Qui est ce M. Willoughby ? demandai-je à nouveau une fois dans la rue.

 – Euh... c'est une sorte d'associé, répondit Jamie avec précaution. Tu ferais mieux de mettre ta capuche, Sassenach. Il tombe des cordes.

Nous étions réfugiés sous l'arcade de Carfax Close, regardant la rue pavée. Des rideaux d'eau se déversaient des avant-toits et les caniveaux débordaient, emportant au loin leur lot d'eaux usées et de détritus. J'inspirai profondément une grande bouffée d'air pur et humide, revigorée par la fraîcheur du soir et la proximité de Jamie, grand et puissant, près de moi. Je l'avais retrouvé. Toutes les incertitudes de l'avenir s'étaient évanouies. Je me sentais pleine d'audace et indestructible.

Je lui pris la main et la serrai. Il baissa les yeux vers moi et sourit, exerçant à son tour une pression des doigts.

– Où allons-nous ? fis-je.

 – Au Bout du monde.

 Le vacarme de la pluie rendait toute conversation difficile. Sans plus attendre, Jamie me prit par le coude pour m'aider à traverser la rue et pour affronter la longue pente raide du Royal Mile. 

 Heureusement, la taverne au Bout du monde n'était qu'à quelques centaines de mètres. Malgré la pluie battante, les épaules de ma cape n'étaient qu'à peine humides lorsque nous nous engouffrâmes sous le bas linteau et pénétrâmes dans l'étroit vestibule.

La salle principale était comble, enfumée et chaude, refuge douillet contre la tempête qui sévissait à l'extérieur. Il y avait bien quelques femmes assises sur les bancs le long des murs, mais le gros de la clientèle était composé d’hommes. Quelques-uns d'entre eux, des marchands sans doute, étaient proprement vêtus, mais à cette heure tardive tous ceux qui avaient un toit et une famille étaient déjà rentrés chez eux. Les autres étaient surtout des soldats, des dockers, des ouvriers et des apprentis, avec ici et là le vieux soûlard de service.

 

Lorsque nous entrâmes, les têtes se tournèrent vers nous et quelques saluts amicaux fusèrent. Un mouvement général s'enclencha pour libérer une table. Manifestement, Jamie était connu au Bout du monde. J'eus droit à quelques regards intrigués mais personne ne fit de commentaires. Je serrai ma cape autour de moi et suivis Jamie dans la foule.

 – Non, nous ne restons pas, annonça-t-il à une jeune serveuse qui s'approchait en souriant. Je suis juste venu le chercher.

 La fille leva les yeux au ciel.

 – Eh bé ! Il était temps ! Madame l'a envoyé en bas !

 – Je sais, je suis en retard, s'excusa Jamie. J'ai eu... un empêchement de dernière minute.

 La serveuse me lança un regard curieux, puis haussa les épaules et fit signe à Jamie de la suivre.

 – Bah ! Ce n'est pas grave. Harry lui a descendu une pinte de whisky (NDLT =cognac normalement en VO) et, depuis, on ne l'a pratiquement plus entendu.

 – Du whisky (cognac) ? répéta Jamie en faisant la grimace. Il tient encore debout ?

Il sortit une bourse en cuir de sa poche et y piocha quelques pièces qu'il tendit à la jeune fille.

 – Va savoir ! répondit celle-ci en empochant joyeusement l'argent. Il me semble l'avoir entendu brailler tout à l'heure. Merci !

 Jamie la salua puis baissa la tête pour passer une porte au fond de la grande salle, me faisant signe de le suivre Nous nous retrouvâmes dans la cuisine, une petite pièce aux poutres apparentes, où un énorme bouillon mijotait sur le feu. Cela dégageait un parfum délicieux. Ce devait être du ragoût d’huîtres et je me mis à saliver. J'espérais que nos affaires avec ce Willoughby pourraient se régler devant un dîner.

 Une grosse femme portant une robe crasseuse était agenouillée devant le feu, l'alimentant de petit bois. Elle adressa un bref salut de la tête à Jamie avant de se remettre au travail sans un mot.

 Il la salua d'une main en réponse et alla droit vers une petite porte en bois dans le coin de la pièce autre porte cachée dans un coin . Il souleva le loquet et l'ouvrit pour révéler un escalier sombre qui semblait plonger dans les entrailles de la terre. Une faible lueur vacillait plus bas. Je me serais presque attendue à voir surgir une armée de lutins armés de pioches, remontant de leur mine de diamants.

 La descente fut périlleuse car les larges épaules de Jamie m'obstruaient la vue et je n'y voyais strictement rien. Puis il déboucha dans une salle voûtée et s'écarta. J'aperçus alors de grosses poutres en chêne, et d'énormes tonneaux alignés sur des tréteaux contre un mur.

 Une unique torche brûlait au pied des marches. L'immense cave était sombre et je n'en voyais même pas le fond. Je tendis l'oreille mais n'entendis rien, hormis le vacarme étouffé de la taverne au-dessus de nos têtes. En tout cas, pas de joyeux chants. 

 – Tu es sûr qu'il est ici ? demandai-je à Jamie.

 Je me penchai pour regarder sous les tréteaux, au cas où cette éponge de Willoughby serait en train de cuver son whisky (cognac) endormi sur la terre battue.

 – Oh oui, grogna Jamie d'un ton résigné. Le petit coquin se cache. Il sait que je n'aime pas qu'il boive dans des lieux publics.

 J'étais de plus en plus intriguée mais me gardai de poser d'autres questions. Je le vis s'éloigner en grommelant vers les profondeurs insondables de la cave. Bientôt, il fut englouti par les ténèbres et je n'entendis plus que le crissement de ses semelles. Livrée à moi-même dans le halo de la torche, je regardai autour de moi avec intérêt.

 Outre les rangées de fûts, de nombreuses caisses en bois étaient entassées près du centre de la pièce, poussées contre un étrange muret en grosses pierres sèches qui devait faire environ un mètre et demi de hauteur et qui se poursuivait à perte de vue.

 J'avais déjà entendu parler de cette particularité de la taverne lors de mon séjour à Édimbourg, vingt ans plus tôt avec son Altesse Royale le Prince Charles, mais je n'avais jamais eu l'occasion de la voir. Il s'agissait des vestiges d'un mur d'enceinte érigé par les pères fondateurs de la ville, à la suite de la désastreuse défaite de Flodden Field contre les Anglais en 1513. Estimant, fort judicieusement mais un peu tard, que ces maudits voisins du Sud ne leur amèneraient décidément que des ennuis, ils avaient construit ce rempart pour définir les limites de la ville et du monde civilisé d'Écosse. D'où le nom de Bout du monde dont avait hérité la taverne, construite sur ce qu'il restait des vœux pieux des sages écossais d'antan.

 – Cette sale canaille doit être cachée de l'autre côté du mur.

 Jamie venait d'émerger des ténèbres, sans cesser de maugréer, une toile d'araignée pendue dans ses cheveux. Faisant face au muret, il posa les mains sur ses hanches et émit des sons étranges. Je supposai que ce devaient être des insultes, mais ce n'était pas du gaélique. Je me mis un doigt dans l'oreille, me demandant tout à coup si le passage à travers le menhir n'avait pas atteint mon ouïe.

 Un rapide mouvement attira mon attention et me fit lever la tête, juste à temps pour voir une boule bleu vif virevolter du haut du mur ancien et frapper Jamie entre les omoplates. atteindre Jamie en plein ventre.

 Il s'effondra sur le sol de la cave avec un bruit sourd et je me précipitai vers lui.

 – Jamie ! Tu vas bien ?

 Il se redressa lentement en marmonnant des observations crues, en gaélique cette fois, et se frotta le front qui avait percuté le sol dallé avec fracas les côtes. Entre-temps, la boule bleue s'était métamorphosée en un minuscule Chinois qui gloussait d'un rire extatique, son visage rond luisant de plaisir et de cognac. 

 – Monsieur Willoughby, je présume ? dis-je en maintenant une distance prudente.

Il sembla reconnaître son nom, car il sourit de plus belle et hocha vigoureusement la tête, ses yeux ne formant qu'un mince pli noir. Il se montra du doigt, dit quelques mots en chinois, puis bondit dans les airs, exécutant plusieurs sauts / saltos flip flap arrière avant de retomber sur ses pieds plusieurs mètres plus loin, arborant un sourire triomphant.

 – Sale vermine ! grommela Jamie en s'essuyant les paumes râpées de ses mains sur son manteau. D'un geste rapide et expert, il attrapa le Chinois par le col et le souleva de terre.

 – Nous devons filer d'ici, m'indiqua-t-il par-dessus son épaule. Et vite !

 Il déposa Mr Willoughby devant l'escalier et le poussa fermement dans le dos. Pour toute réponse, la silhouette bleue s'affaissa au bout de son bras, aussi inerte et molle qu'un paquet de linge sale.

 – Il est très bien quand il est sobre, m'assura Jamie en le hissant sur une épaule. Mais il ne devrait pas boire, il ne tient pas l'alcool.

 – Je vois. Où diable l'as-tu donc déniché ? demandai-je, fascinée.

 Je le suivis dans l'escalier, observant la petite natte de M. Willoughby se balançant comme un métronome sur le feutre gris du manteau de Jamie.

 – Sur les quais, répondit celui-ci.

 Il n'eut pas le temps de m'en dire davantage. La porte devant nous s'ouvrit et nous nous retrouvâmes dans la cuisine de la taverne. En nous voyant, la maîtresse des lieux vint vers nous, les lèvres pincées.

 – Écoutez, monsieur Malcolm, commença-t-elle en fronçant les sourcils, vous savez que vous serez toujours le bienvenu chez moi. Je ne suis pas tatillonne, ça vaut mieux quand on tient un établissement de ce genre. Mais, comme je vous l'ai déjà dit, cette espèce de petit maniaque jaune...

 – Oui, je sais, madame Patterson, l'interrompit Jamie. Il prit une pièce de monnaie dans sa poche pour la glisser dans la main potelée de la grosse femme tout en la saluant. Je vous suis reconnaissant d'être aussi patiente. Cela ne se reproduira plus... j'espère, ajouta-t-il entre ses dents.

 Il mit son chapeau sur sa tête, salua à nouveau Mme Patterson de la tête et s'engouffra sous le linteau de la grande salle.

 

Notre retour fit sensation. Tout le monde se tut ou se mit à marmonner à voix basse. J'en déduisis que M. Willoughby n'était pas le client le plus populaire de la taverne.

 Jamie se fraya un passage dans la foule et je le suivis de mon mieux, prenant soin de garder les yeux baissés vers le sol et retenant mon souffle. Je n'avais plus l'habitude de la crasse et du manque d’hygiène du XVIIIe siècle et la puanteur de tous ces corps mal lavés pressés les uns contre les autres était suffocante.

 Nous étions presque à la porte quand les ennuis commencèrent, en la personne d'une plantureuse jeune femme dont le chic vestimentaire était un cran au-dessus de la tenue sobre de la tavernière et de sa fille, et le décolleté un cran au-dessous. Je n'eus pas trop de difficulté à deviner sa profession. Elle était plongée dans une conversation langoureuse avec deux jeunes apprentis et nous regarda d'abord passer devant elle sans nous prêter trop d'attention. Puis, soudain, elle bondit de son banc en poussant des cris stridents, renversant par la même occasion deux brocs de bière.

 – C'est lui ! hurla-t-elle en montrant Jamie du doigt. C'est ce monstre !

 Elle ne semblait pas voir très clair et je subodorai que les brocs renversés n'étaient pas ses premiers de la soirée. Ses compagnons nous observèrent avec intérêt, surtout lorsqu'elle se mit à marcher sur nous en agitant un doigt accusateur.

 – C'est lui, répéta-t-elle. C'est cette demi-portion dont je vous ai parlé, celui qui voulait me faire faire des trucs répugnants !

 Je me tournai à mon tour vers Jamie avec perplexité, avant de comprendre comme tout le monde qu'elle ne parlait pas de lui mais de son fardeau.

 – Espèce de sale pervers ! cracha-t-elle en adressant ses remarques à l'arrière-train de M. Willoughby. Petit porc lubrique !

 Le spectacle de cette damoiselle en détresse sembla réveiller l'esprit chevaleresque de ses deux compagnons. L'un d'eux, un grand garçon trapu, se leva et se pencha en avant, posant ses deux poings sur la table devant lui, le regard brillant de malveillance.

 – Alors c'est cet avorton, hein ? lança-t-il avec une haleine chargée. Tu veux que je te le découpe en morceaux,

Maggie ?

 – Je te le déconseille, rétorqua Jamie en changeant son paquet d'épaule. Finis tranquillement ton verre, mon garçon, on ne fait que passer.

 – Ah oui ? T'es qui, toi ? Le maquereau du chine-toque ?

 L'apprenti tourna brusquement son regard mauvais vers moi.

 – Apparemment, tu ne fais pas que dans les Jaunes. Je vais y jeter un coup d’œil...

 Il avança une grosse paluche crasseuse vers ma cape et en écarta un pan, découvrant ma robe en soie jaune Jessica Gutenberg. 

 – Montre-nous si t'es jaune ou rose, poulette. Ta gueuse m'a l'air bien de chez nous, dit-il d'un air satisfait. Elle est comme ça partout ? 

 Avant que je n'aie eu le temps d'ouvrir la bouche, il attrapa le haut du corsage et tira dessus d'un coup sec. Les créations d'Athénaïs Dubarry de Jessica Gutenberg n'étaient pas conçues pour les rigueurs du XVIIIe siècle et la fine étoffe se déchira de haut en bas, révélant une étendue non négligeable de chair rose.

 – Laisse-la, fils de pute ! rugit Jamie, le regard noir et brandissant un poing menaçant.

 – Qui tu traites de fils de pute, saleté d'écossais (insulte en patois) ?

 Le second apprenti, coincé contre le mur, sauta sur la table et s'élança hardiment vers Jamie. C'était un mauvais calcul, car Jamie n'eut qu'à faire un pas de côté pour que le garçon aille s'écraser tête la première contre le mur d'en face.

 Jamie avança d'un pas vers le premier larron arracheur de robe et lui assena un coup net sur le crâne, le faisant rétrécir de plusieurs centimètres. Puis il m'attrapa par le bras et me tira vers la sortie.

 – Vite, dit-il en grommelant, cherchant comment se saisir efficacement du Chinois inerte. On va tous les avoir sur le dos dans quelques minutes.

 De fait, à peine avions-nous parcouru quelques dizaines de mètres dans la rue que j'entendis des cris derrière nous. Jamie prit la première ruelle qui coupait le Royal Mile puis bifurqua dans une étroite allée sombre. Nous pataugeâmes dans la boue et dans une suite d'ornières remplies de liquides non identifiables, nous engouffrâmes sous une arcade, puis dans une autre allée sinueuse qui semblait mener droit au cœur d'Édimbourg. Je vis défiler des murs gris, de vieilles portes en bois, puis nous débouchâmes dans une petite cour pavée où nous nous arrêtâmes pour reprendre notre souffle.

 – Mais... qu'est-ce qu'il... a... bien... pu... faire ? haletai-je.

 J'imaginais mal quels sévices ce petit bout d’homme avait pu infliger à une furie pareille. Celle-ci était en mesure de l'écraser d'un simple geste comme une vulgaire mouche.

 – C'est à cause des pieds, répondit Jamie en jetant un coup d'œil agacé à M. Willoughby.

 – Des pieds ?

 Je baissai les yeux vers les minuscules pieds du Chinois, délicatement chaussés de satin noir avec une semelle en feutre.

 – Pas les siens, précisa Jamie en suivant mon regard. Les pieds de femmes.

 – Quelles femmes ?

 Jamie lança un regard inquiet vers la ruelle.

 – Eh bien... jusqu'à présent, il ne s'en est pris qu'à des prostituées, mais on ne sait jamais ce qu'il va inventer la prochaine fois. Il ne fait pas de distinctions. Que veux-tu, c'est un barbare.

 – Je vois, dis-je sans voir grand-chose. Mais qu'a-t-il...

 Je fus interrompue par un cri à l'autre bout de l'allée.

 – Ils sont là !

 – Foutre ! jura Jamie. Je croyais qu'ils avaient laissé tomber. Viens !

 Nous reprîmes notre course folle, traversant à nouveau le Royal Mile et remontant une petite rue. J'entendais des cris derrière nous dans la rue principale. Jamie poussa un lourd portail en bois et me tirant par le bras nous fîmes irruption dans une cour encombrée de tonneaux, de caisses et de tas de linge. Lançant des regards désemparés autour de lui,

Jamie aperçut un large fût à demi-rempli de détritus. Il y laissa tomber M. Willoughby et rabattit rapidement une bâche par-dessus. Puis il m'entraîna vers une carriole chargée de caisses derrière laquelle nous nous accroupîmes.

 Peu habituée à tant d'exercice, j'étais pantelante et mon cœur battait à tout rompre sous l'effet de l'adrénaline. Jamie avait les joues rouges à cause du froid et de l'effort et les cheveux hirsutes, mais il respirait presque normalement.

 – Tu fais ça souvent ? m'inquiétai-je en posant vainement la main sur mon cœur pour ralentir les battements. 

 – Non, c'est assez rare, répondit-il le plus sérieusement du monde en regardant avec précaution par-delà la carriole à l'affût de nos poursuivants. 

 Il y eut un bruit de course au loin dans la rue, puis les pas s'éloignèrent et le silence retomba. On n'entendait plus que le clapotis de la pluie sur les caisses en bois autour de nous.

 – Je crois qu'ils sont passés, dit Jamie. On ferait mieux de rester ici encore un peu, pour en être sûrs.

 Il poussa une caisse vers moi puis s'assit à son tour, écartant les mèches folles qui lui tombaient dans les yeux d'une main en soupirant. 

 – Désolé, Sassenach, me dit-il avec un sourire navré. Je ne pensais pas que la soirée serait si...

 – ... agitée ? achevai-je pour lui.

 Je sortis un mouchoir et épongeai le front. une goutte qui pendait au bout de mon nez. 

 – Ce n'est rien, le rassurai-je.

 Je lançai un regard vers le gros fût, d'où commençait à nous parvenir un léger bruit d'étoffe froissée, indiquant que M. Willoughby reprenait peu à peu conscience.

 – Euh... comment sais-tu au sujet des pieds ? demandai-je.

 – C'est lui qui me l'a dit, expliqua-t-il en regardant le tonneau où était allongé son acolyte. Il est porté sur la boisson et, dès qu'il a bu une goutte de trop, il se met à parler des pieds de femmes et de toutes les choses horribles qu'il voudrait leur faire subir.

 – Quel genre de choses horribles peut-il bien faire à des pieds ? Les possibilités sont tout de même limitées.

 J'étais fascinée. 

 – Moins que tu ne le crois, répondit-il sombrement. Mais ce n'est sans doute ni le lieu ni le moment pour en parler.

 Un faible fredonnement s'éleva du fût près de nous. Bien que j'eusse du mal à comprendre, l'inflexion de la voix était nettement interrogative.

 – Ferme-la, sale petit ver de terre ! aboya Jamie. Encore un mot et c'est moi qui vais piétiner ta face de rat. On verra si ça te plaît toujours autant.

 Il y eut un gloussement amusé puis le fût se tut.

 – Il veut que quelqu'un lui marche sur le visage ? m'étonnai-je.

 – Oui, toi.

 Il esquissa une moue penaude et ses joues rosirent.

 – Je n'ai pas eu le temps de lui expliquer qui tu étais, s'excusa-t-il.

 –   Parle-t-il anglais ?

 –   Oui, un peu, mais personne ne comprend ce qu'il dit. Je lui parle surtout en chinois.

 – Tu parles chinois ? M'exclamai-je.

 Il haussa les épaules et pencha la tête avec un léger sourire. 

 – Disons plutôt que je parle aussi bien le chinois que lui l'anglais mais il n'a pas beaucoup d'interlocuteurs alors il fait avec. 

 Les battements de mon cœur reprenaient peu à peu un rythme normal et je m'adossai contre la carriole, la capuche suffisamment avancée pour me protéger de la bruine. 

 – Mais comment a-t-il hérité d'un nom écossais, « Willoughby » ?

 Si j'étais curieuse d'en savoir plus sur le Chinois, je l'étais encore plus à propos du fait qu'un respectable imprimeur 

d’Édimbourg soit en contact avec lui mais j'hésitais à poser des questions sur la vie de Jamie. Fraîchement revenue du monde des supposés morts, ou du moins des disparus, je ne me sentais pas vraiment en droit de demander tous les détails à cet instant. 

 Jamie se gratta le bout du nez. 

 – À vrai dire, il s'appelle Yi Tien Cho. D'après lui, cela signifie «Celui qui s'adosse au paradis».

 – Yi Tien Cho, répétai-je. C'est trop compliqué à prononcer pour les gens d'ici ?

 Connaissant la nature insulaire des Écossais, je n'étais pas surprise qu'ils ne tiennent pas à s'aventurer sur des eaux linguistiques dangereuses. Jamie, avec son don des langues, était une aberration génétique.

 – Ce n'est pas tout à fait ça, répondit-il en souriant, un flash blanc dans les ténèbres. Mais son nom chinois sonne comme un gros mot en gaélique. J'ai trouvé plus sûr de le rebaptiser Willoughby.

 Vu les circonstances, je m'abstins de demander quel était le gros mot gaélique en question. Je jetai un coup d'œil par-dessus mon épaule. La voie paraissait libre.

 Jamie surprit mon regard et hocha la tête.

 – Oui, je crois qu'on peut y aller. Les garçons ont dû rentrer à la taverne.

 – Mais n'est-on pas obligés de repasser devant la taverne pour retourner à l'imprimerie ? M'inquiétai-je. Il y a un autre chemin ? 

 Il faisait désormais nuit et je n'étais pas très enchantée à l'idée de trébucher à travers les tumulus et passages boueux d’Édimbourg. 

 – Ah... oui... mais on ne va pas à l'imprimerie.

 Je ne voyais pas son visage, mais je perçus une certaine réserve dans sa voix. Avait- il une autre résidence quelque part en ville ? Mon cœur se serra. La chambre au-dessus de l'imprimerie était celle d'un célibataire, certes, mais il avait peut-être aussi une vraie maison, où l'attendait une famille ? Nous n'avions pas encore eu le temps de discuter de nos vies respectives. Je n'avais pas la moindre idée de ce qu'il avait vécu au cours des vingt dernières années, ni de quelle façon il vivait aujourd’hui.

 Cependant, il avait paru sincèrement heureux – pour le moins que l'on puisse dire- de me voir et l'air préoccupé qu'il avait à présent n'était peut-être dû qu'à son ivrogne d'associé.

 Il se pencha au-dessus du fût et marmonna quelque chose dans un chinois pimenté d'un fort accent écossais. C'était le son le plus étrange et amusant que j'avais jamais entendu, un peu comme les couinements d'une cornemuse qu'on accorde.

 M. Willoughby lui répondit longuement, de façon volubile, ne s'interrompant de temps à autre que pour émettre un ricanement. Enfin, il escalada le rebord de sa cachette avec une agilité surprenante, sauta à terre et s'aplatit sur le sol à mes pieds.

 Compte tenu de ce que je savais déjà sur ses goûts étranges, je reculai vivement, mais Jamie posa une main rassurante sur mon épaule.

 – N'aie pas peur, Sassenach, c'est sa manière à lui de s'excuser pour t'avoir manqué de respect.

 – Ah... fis-je, déconcertée.

 Je baissai des yeux dubitatifs sur la petite silhouette prostrée devant moi, qui marmonnait des paroles inintelligibles le nez à quelques centimètres du sol. Ne sachant pas trop quelle était l'étiquette d'usage, je me penchai sur lui et lui tapotai gentiment le crâne. Cela dut lui convenir, car il se redressa aussitôt et me fit plusieurs saluts consécutifs jusqu'à ce que Jamie perde patience et lui ordonne d'arrêter. Puis nous reprîmes tous les trois notre route vers le Royal Mile.

 

Le bâtiment vers lequel Jamie nous conduisit était dissimulé au fond d'une petite cour, juste derrière l'église de Cannongate, à cinq cents mètres environ d’Holyrood. Je frissonnai en apercevant les lanternes allumées devant les grilles du palais. Nous y avions vécu pendant cinq semaines, avec toute la cour de Charles Stuart, lors de sa brève période de gloire. L'oncle de Jamie, Colum MacKenzie y était mort. 

 Jamie frappa à la porte et celle-ci s'ouvrit en grinçant, dissipant aussitôt tous mes souvenirs du passé. Une femme se tenait devant nous, une chandelle à la main. Elle était petite, brune et élégante. En apercevant Jamie, elle laissa échapper un cri de joie et lui baisa la joue. Mon ventre se noua, puis se détendit en entendant Jamie l'appeler « madame Jeanne ». Ce n'était pas ainsi qu'on saluait son épouse, ni, espérais-je, sa maîtresse.

Toutefois, quelque chose chez cette femme me mettait mal à l'aise. Elle était manifestement française, bien qu'elle maîtrisât parfaitement l'anglais. Cela n'avait rien d'extraordinaire : Édimbourg était un port et par là même une ville cosmopolite. Elle portait une robe en soie noire ornée de rubans clairs, sobre mais sophistiquée. Elle était également plus fardée et poudrée qu'une Écossaise ordinaire. Mais ce qui me dérangeait le plus, c'était qu'elle me dévisageait froidement sans masquer son antipathie. Elle glissa un bras sous celui de Jamie et l'attira à part avec un air possessif qui acheva de me déplaire.

 – Monsieur Fraser, susurra-t-elle en touchant Jamie à l'épaule d'un air possessif et détestable, puis-je vous toucher deux mots en privé ?

 Jamie tendit son manteau à une femme de chambre et, après un bref coup d'œil dans ma direction, comprit rapidement la situation.

 – Naturellement, madame Jeanne, répondit-il courtoisement, mais permettez-moi d'abord de vous présenter ma femme, madame Fraser.

 Mon cœur s'arrêta un instant, puis reprit ses pulsations en battant comme un tambour, avec une telle force qu'il devait sûrement être audible par tous dans le petit hall d'entrée. Jamie croisa mon regard et sourit, ses doigts serrèrent alors mon bras un peu plus fermement. 

 – Votre... femme ? balbutia Mme Jeanne.

 Je n'aurais su dire ce qui, de la stupéfaction ou de l'horreur, l'emportait sur son visage.

 – Mais, monsieur Fraser... reprit-elle, à quoi songez-vous en l'amenant ici ? Je croyais que... une femme... c'est que... pensez à nos pauvres jeunes filles... mais quoi, enfin... une épouse...

 Elle resta un instant la bouche entrouverte, dévoilant quelques dents gâtées, puis se ressaisit et me salua d'un signe de tête, faisant de son mieux pour paraître courtoise.

 – Bonsoir (en français en VO)... Madame.

 – Bonsoir De même, j'en suis sûre répondis-je poliment.

 – Ma chambre est-elle prête ? demanda Jamie. Sans attendre de réponse, il se tourna vers l'escalier, m'entraînant avec lui.

 – Nous passerons la nuit ici, lança-t-il comme si cela coulait de source. 

 Il s'arrêta sur la première marche et se tourna vers M. Willoughby, que tout le monde paraissait avoir oublié. Celui-ci s'était laissé glisser sur le sol, ses vêtements trempés dégoulinant sur les dalles de l'entrée tandis qu'il arborait un air rêveur sur sa petite bouille plate. 

 – Euh...

 Jamie arqua un sourcil interrogateur vers Mme Jeanne. Elle contempla le Chinois un long moment, comme si elle se demandait d'où était tombée cette « chose », puis claqua dans ses mains.

 – Pauline ! Allez voir si Mlle Josie est disponible s'il-vous-plaît. Puis vous monterez de l'eau chaude et des serviettes propres dans la chambre de M. Fraser... et son épouse de madame. 

 Elle avait prononcé ce dernier mot sur un ton de stupéfaction songeuse, comme si elle avait encore du mal à y croire.

 – Oh, encore une chose, si vous voulez bien madame ? Demanda Jamie en souriant, penché par-dessus la rampe. Ma femme a besoin d'une nouvelle toilette. Sa robe a subi un malencontreux accident. Pourriez-vous lui trouver quelque chose de convenable à mettre pour demain matin ? Merci, madame Jeanne, et bonsoir (NDLT : en français dans le texte original) !

 Je le suivis sans mot dire, grimpant les 4 étages d'un escalier en colimaçon qui menait au sommet de l'immeuble semblait ne plus finir. Les supputations se bousculaient dans ma tête. L'apprenti dans la taverne l'avait traité de

 «  maquereau », mais ce ne pouvait être qu'une insulte, car c'était tout bonnement impossible. Impossible pour le Jamie que j'avais connu, me corrigeai-je en regardant les larges épaules vêtues de manteau de laine gris qui gravissait les marches devant moi. Mais pour cet homme là... ? 

 L'escalier n'allait pas plus haut que le quatrième étage. Nous étions apparemment juste sous le toit de la maison. 

 Je ne savais pas à quoi je m'étais attendue au juste, mais la chambre était tout ce qu'il y avait d'ordinaire : petite et propre -ce qui était plutôt extra-ordinaire à vrai dire- claire, meublée d'un tabouret, d'un simple lit et d'une commode sur laquelle étaient posés l'inévitable cuvette et le chandelier en céramique agrémenté d'une bougie en cire d'abeille que Jamie alluma aussitôt avec la mèche qu'il tenait à la main.

Il se débarrassa de son manteau trempé et le jeta négligemment sur le tabouret. Puis il s'assit sur le lit pour enlever ses souliers trempés.

 – Bon sang ! soupira-t-il. J'ai une de ces faims ! J'espère que la cuisinière n'est pas encore couchée.

 – Jamie... commençai-je.

 – Retire ta cape, Sassenach. Tu es trempée, dit-il en me voyant toujours debout près de la porte. 

 – Oui, euh... oui, dis-je en avalant péniblement ma salive avant de poursuivre. J'éclatai : c'est que... Jamie, pourquoi as-tu ta chambre dans un bordel ?

 Il se frotta le menton, légèrement embarrassé.

 – Pardonne-moi, Sassenach. Je sais que je n'aurais pas dû t'amener ici, mais c'est le seul endroit où on pourra faire recoudre ta robe rapidement et obtenir un repas chaud. Et puis, il faut bien que je planque M. Willoughby quelque part où il ne pourra pas s'attirer d'autres ennuis et comme nous serions venus ici dans tous les cas...

 Il lança un regard vers le lit avant d'ajouter :

 – Sans parler du fait que cette chambre est nettement plus confortable que mon trou à rat à l'imprimerie. Mais c'était sans doute une mauvaise idée. On peut partir, si tu trouves que...

 – Le problème n'est pas là, l'interrompis-je. Ce que je veux savoir, c'est pourquoi tu as une chambre dans un bordel. Tu es un si bon client ?

 Il leva vers moi des yeux stupéfaits.

 – Un client ? Ici ? Mon dieu ! Sassenach, pour qui me prends-tu ?

 – Je n'en sais trop rien, justement. C'est pour ça que je te pose la question. Est-ce que tu vas me répondre ?

 Il fixa ses pieds un moment, agitant ses orteils sur le plancher. Il releva enfin la tête vers moi et répondit calmement.

Oui, je vais te répondre. Ce n'est pas moi qui suis un client de Mme Jeanne, mais Mme Jeanne qui est ma cliente. Une très bonne cliente, pour ne rien te cacher. Elle me garde toujours une chambre chez elle parce que je suis souvent en voyage pour affaires et que j'aime bien avoir un endroit où trouver un lit propre, un repas chaud et un peu d'intimité à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. C'est un petit arrangement entre nous.

 J'avais retenu mon souffle jusque là. Je me détendis un peu, à demi soulagée.

 – Soit, dis-je. Dans ce cas, une autre question se pose : quel genre d'affaires une tenancière de bordel peut-elle bien entretenir avec un imprimeur ?

 Il me vint l'idée absurde et furtive qu'il imprimait peut-être des petites annonces aguichantes.

 – Non, répondit-il fermement. Je ne pense pas que ce soit là la vraie question.

 – Ah non ?

 – Non.

 D'un seul et bref mouvement, il se leva du lit et vint se poster devant moi, si près que je dus lever la tête pour le regarder dans les yeux. J'aurais bien reculé d'un pas si la chambre n'avait pas été si petite et si je n'avais pas été déjà adossée à la porte.

 – La vraie question, Sassenach, c'est pourquoi es-tu revenue ? dit-il doucement. 

 – C'est une drôle de question à me poser ! Les paumes de mes mains étaient pressées à plat contre le bois rugueux de la porte. Bon sang, pourquoi crois-tu (mot en italique en VO pour montrer qu'elle insiste sur ce mot) que je suis revenue ?

 – Justement, je ne sais pas.

 La douce voix écossaise était calme, toutefois malgré la faible lueur, je pouvais voir son pouls battre la chamade à travers son col de chemise entre-ouvert. 

 – Tu es revenue pour être à nouveau ma femme ? demanda-t-il. Ou uniquement pour me parler de ma fille ?

 Sentant sans doute que sa proximité me troublait, il se détourna brusquement et s'approcha de la fenêtre, dont les volets en bois claquaient au vent.

 – Tu es la mère de mon enfant, reprit-il. Rien que pour cela, je te dois tout mon âme. Tu m'as apporté l'assurance que je n'ai pas vécu en vain et que notre enfant était saine et sauve. Il se tourna vers moi et me regarda fixement et intensément de ses yeux bleus : 

 – Mais il est déjà loin, le temps où toi et moi ne faisions qu'un, Sassenach. Tu as mené ta vie ailleurs et j'ai mené la mienne ici. Tu ne sais rien de ce que j'ai fait pendant toutes ces années. Es-tu revenue parce que l'envie t'en a pris brusquement ou parce que tu t'y es sentie obligée ?

 La gorge nouée, je soutins son regard.

 – Je ne suis revenue qu'aujourd’hui parce que, avant... je te croyais mort. J'étais sûre que tu avais été tué à Culloden. Il baissa les yeux vers le rebord de la fenêtre, jouant avec une petite écharde... 

 – Oui, je sais, dit-il doucement en esquissant un petit sourire triste, toujours concentré sur l'écharde. Normalement, je ne devrais plus être là. Ce n'est pas faute d'avoir essayé !

 Il leva les yeux vers moi à nouveau . 

 - Mais comment as-tu su que j'avais survécu ? Comment m'as-tu retrouvé ?

 – J'ai eu de l'aide. Un jeune historien, Roger Wakefield, a découvert des archives. Il a suivi ta trace jusqu'à Édimbourg. Quand j'ai vu « A. Malcolm », j'ai su... j'ai pensé... que cela pouvait être toi. Je finis ma phrase abruptement, laissant les détails pour plus tard. 

 – Je vois. Alors tu es venue... mais ça ne me dit toujours pas pour quelle raison.

 Je le dévisageai sans répondre un long moment. Comme s'il avait besoin d'air ou peut-être était-ce juste par besoin de faire quelque chose, il fit jouer le loquet des volets et les entre-ouvrit de moitié ; un air frais emplit la pièce avec le bruit de l'eau ruisselante et l'odeur froide de la pluie. Il respirait avec peine et entrebâilla la fenêtre. Un courant d'air frais et humide se faufila dans la chambre. 

 – Tu essaies de me dire que tu ne veux pas de moi, c'est ça ? demandai-je enfin. Parce que si c'est le cas... je me doute bien que tu as refait ta vie... tu as peut-être... d’autres attachements...

 En raison de mes sens particulièrement exacerbés à cet instant, je pouvais entendre les sons étouffés de l'activité des étages inférieurs malgré le bruit de la tempête ainsi que le propre écho des battements de mon cœur. Mes paumes étaient trempées et je les essuyai furtivement contre ma jupe. 

 Il fit volte-face et me regarda avec incrédulité.

 – Seigneur (Christ) ! s'exclama-t-il. Tu crois vraiment que je veux que tu t'en ailles ? Son visage était pâle et ses yeux étincelaient.

 – Voilà vingt ans que je ne vis plus que par ton souvenir, Sassenach, dit-il doucement. Tu ne le sais donc pas encore ? Seigneur (Jésus) !

 La brise faisait voleter ses mèches rousses autour de son visage et il les lissa nerveusement en arrière.

 – Je ne suis plus l'homme que tu as connu il y a vingt ans, Sassenach. Il se détourna de moi, frustré. On se connaît moins aujourd’hui que le jour de notre mariage.

 – Tu veux que je m'en aille ? répétai-je d'une voix tremblante, les battements de mon cœur résonnaient sourdement dans mes oreilles. 

 – Non !

 Il pivota rapidement sur ses talons et me saisit par les épaules, ce qui me fit reculer involontairement. 

 – Non, redit-il plus doucement. Je ne veux pas que tu partes. Je te l'ai déjà dit, et je le pense du fond du cœur. Mais... il faut que je sache.

 Il se pencha vers moi. Son visage tout entier n'était plus qu'une question :

 – Tu me veux vraiment, Sassenach ? murmura-t-il. Tu es prête à me prendre tel que je suis aujourd’hui, pour l'amour de l'homme que j'étais il y a vingt ans ?

 Je me sentis envahie par un grand soulagement. 

 Je sentis une vague de soulagement et de peur me parcourir : du contact de ses mains sur mes épaules au bout de mes doigts de pieds, elle affaiblissait la force de mes articulations. 

 – Il est un peu tard pour que je me pose la question... répondis-je.

J'avançai une main tremblante et lui caressai la joue, là où une barbe éparse commençait à pousser. Elle était douce sous mes doigts, comme une peluche un peu rêche. 

 – ... parce que j'ai déjà risqué tout ce que j'avais. Mais qui que tu sois à présent, Jamie Fraser, oui. Oui, je te veux.

 Je pouvais voir la lueur bleue de la flamme de la bougie se refléter dans ses yeux alors qu'il tendait les mains vers moi et je me blottis contre lui sans un mot. Je pressais ma joue contre son torse, revigorée par le fait de le sentir là dans mes bras ; si grand, si fort et si chaud. Enfin réel après des années à rêver d'un fantôme que je ne pouvais toucher. 

 Se dégageant après un moment, il me regarda et toucha très délicatement ma joue. Il me sourit légèrement. 

 – Tu as un sacré culot, Sassenach, hein ? Pour ça, tu n'as pas changé. Je tentai de sourire mais mes lèvres tremblaient étaient figées. 

 – Mais qu'en sais-tu, Jamie ? Tu n'en sais pas plus sur moi que moi sur toi. Tu ne sais pas non plus ce que j'ai fait ces vingt dernières années. Qui te dit que je ne suis pas devenue une vieille mégère aigrie après toutes ces années ?

 Le sourire passa de ses lèvres à ses yeux, les éclairant d'un air facétieux. 

 – C'est vrai, Sassenach. Mais tu sais quoi ? Je m'en fous.

 Je me noyai dans son regard quelques instants, puis poussai un long soupir qui fit craquer encore quelques points de mon corset.

 – Moi aussi, répondis-je.

 Il paraissait absurde d'être timide prude avec lui, pourtant, je me sentais bien timide comme une jeune fille. Les aventures de la soirée et cette brève discussion avaient mis au jour le gouffre béant sous nos pieds... ces vingt longues années de séparation qui étaient comme un trou noir entre nous, cachant aussi l'avenir incertain qui nous attendait. À présent, il nous faudrait réapprendre à nous connaître et découvrir si nous étions toujours ces deux amants qui, autrefois, n'avaient formé qu'un seul corps.

 Un coup à la porte brisa la tension. C'était une petite servante qui nous apportait notre dîner. Après une courbette devant Jamie et moi, elle dressa la table, y déposant de la viande froide, du bouillon chaud, un pain croustillant et du beurre, puis fit démarrer le feu en un clin d'œil. Après quoi, elle sortit en marmonnant :

 – Bonne soirée, m'sieur dame.

 

Nous mangeâmes lentement, ne discutant prudemment que de sujets neutres. Je lui racontai mon voyage de Craigh na Dun à Édimbourg et le fis rire avec mes descriptions de M. Graham et maître Wallace. Lui me parla de M. Willoughby. Il me raconta comment il l'avait trouvé, endormi derrière une rangée de tonneaux sur les docks à Burntisland, l'un des ports marchands à la périphérie d'Édimbourg.

 Nous évitions de parler de nous-mêmes, mais, à mesure que l'heure avançait, j'étais de plus en plus consciente de son corps, observant ses longues mains fines tandis qu'il nous versait du vin ou découpait la viande, devinant le jeu de ses pectoraux puissants sous sa chemise en lin, admirant la ligne gracieuse de son cou quand il se penchait pour ramasser sa serviette. À plusieurs reprises, je le surpris en train de m'observer de même, avec une sorte d'avidité craintive, mais chaque fois il évitait de croiser mon regard, gardant un visage de marbre.

 Lorsque le dîner fut terminé, nous pensions tous les deux à la même chose. Il aurait difficilement pu en être autrement, puisque nous nous trouvions dans une chambre à coucher. Un frisson d'angoisse et d'anticipation me parcourut les reins.

 Enfin, il vida son verre de vin, le reposa et me regarda droit dans les yeux.

 – Tu veux bien...

 Il s'interrompit en rougissant, croisa mon regard, avala sa salive puis rassembla son courage et se lança :

 – Tu veux bien partager mon lit ? Je veux dire... ajouta-t-il précipitamment, il fait froid, nous sommes tous les deux encore mouillés et...

 – ... Et il n'y a pas de fauteuil, terminai-je pour lui. Très bien.

 Je libérai ma main de la sienne et me tournai vers le lit, ressentant un étrange mélange d'excitation et de gêne qui me coupa légèrement le souffle. 

 Il ôta rapidement ses culottes et ses bas et releva la tête vers moi.

 – Oh, excuse-moi, Sassenach. J'aurais dû penser à t'aider à dénouer tes lacets.

Ainsi, il n'avait manifestement pas l'habitude de déshabiller des femmes , pensai-je rapidement et avant que je ne puisse me contrôler, mes lèvres esquissèrent un sourire de soulagement à cette idée.

 – C'est que... je n'ai pas de lacets, murmurai-je. Mais si tu pouvais me donner un coup de main...

 Je mis de côté mon manteau, lui montrai mon dos et relevai mes cheveux pour exposer le col de ma robe.

 Il y eut un silence perplexe. Puis je sentis son doigt courir le long de ma colonne vertébrale.

 – Qu'est-ce que c'est que ça ? Demanda-t-il, troublé.

 – Une fermeture Eclair, expliquai-je en souriant. Tu vois la petite languette en métal tout en haut ? Tu la saisis entre deux doigts et tu tires doucement jusqu'en bas.

 Le dos de ma robe s'écarta dans un bruit de déchirement étouffé et les vestiges de la robe de Jessica Gutenberg d'Athénaïs Dubarry retombèrent libres. Je dégageai mes bras et laissai la robe s'affaisser lourdement doucement à mes pieds, pivotant rapidement sur mes talons pour faire face à Jamie avant que je ne perde le contrôle de moi-même.

 Il recula d'un pas, surpris par cette soudaine métamorphose. Puis il cligna les yeux et me regarda.

 Je me tenais devant lui, ne portant que mes souliers et mes bas de soie rose retenus par deux jarretières. J'avais une très forte envie de ramasser ma robe pour me cacher derrière elle mais j'y résistai. Je redressai les épaules et le menton puis j'attendis.

 Il ne dit mot. Ses yeux brillaient à la lumière de la chandelle et il secouait doucement la tête sans laisser transparaître la moindre émotion.

 – Ça t'ennuierait de dire quelque chose ? M'impatientai-je d'une voix à peine tremblante. 

 Il ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Il ne cessait de balancer sa tête de droite à gauche.

 – Seigneur, souffla-t-il enfin. Claire... tu es la plus belle femme que j'aie jamais vue.

 – Tu as un problème de vision, mon pauvre garçon, rétorquai-je, soulagée. Ce doit être un glaucome, tu es trop jeune pour la cataracte.

 Fébrile, il se mit à rire nerveusement et je vis alors qu'il était effectivement aveuglé : ses yeux brillaient de larmes malgré son sourire. Il cligna fort des yeux et tendit une main vers moi. 

 – Erreur, dit-il avec conviction J'ai toujours eu une vue d'aigle et je l'ai encore. Viens par ici.

 Je pris sa main avec hésitation et enjambai l' ancienne masse protectrice et inerte de ma robe. Il m'attira doucement à lui et je me tins entre ses cuisses tandis qu'il s'asseyait sur le lit. Il déposa un baiser sur chacun de mes seins, puis y enfouit son front, son souffle chaud sur ma peau nue. 

 – Tu as des seins d'ivoire, souffla-t-il.

 Il avait prononcé le mot « seins » avec l'accent chantant des Highlands comme à chaque fois qu'il était profondément ému. Sa main se saisit d'un sein et dans l'obscurité ses doigts bronzés contrastaient avec ma propre pâle lueur. 

 -  Ils sont si pleins et si ronds, Jésus-Christ, je pourrais rester comme ça des années entières. Mais... te toucher ma Sassenach, ta peau... on dirait du velours blanc...et les douces longues lignes de ton corps... » 

 Il fit une pause et tandis que je pouvais sentir les mouvements de sa gorge avalant sa salive, sa main continuait de descendre lentement le long de ma taille, la courbe de ma hanche, puis il s'attarda sur l'arrondi de ma fesse et de ma cuisse.

 – Seigneur... murmura-t-il. Je ne peux pas te regarder sans vouloir te toucher Sassenach ou t'avoir contre moi et ne pas te vouloir. J'avais une telle envie de te toucher, Sassenach ! Pourtant, te sentir si près de moi ce soir m'était presque insupportable. 

 Il releva la tête et déposa un baiser sur mon cœur puis ses doigts se promenèrent sur mon ventre, s'arrêtant sur les vergetures laissées par la naissance de Brianna.

 – Ça... ça ne te gêne pas trop ? fis-je timidement en parcourant à mon tour mon ventre de mes propres doigts. Il sourit d'un air goguenard. Il hésita un instant puis releva sa chemise de quelques centimètres.

 – Non, et toi ? demanda-t-il.

 La cicatrice partait du milieu de sa cuisse et remontait jusqu'à l'aine, formant un bourrelet de chair blanchâtre. Je ne pus réprimer un hoquet de stupeur, puis me laissai tomber à genoux à son côté. Je posai ma joue contre sa cuisse, serrant sa jambe contre moi comme si j'avais voulu le protéger contre ce qui était déjà arrivé. Je sentais les lentes pulsations régulières de son artère fémorale sous mes doigts, à peine un centimètre à côté de l'affreuse entaille.

 – Ça ne te fait pas peur, Sassenach ? s'inquiéta-t-il en posant une main sur mes cheveux. Je relevai la tête vers lui pour le fixer dans les yeux. 

 – Bien sûr que non !

 – Eh bien. Il toucha à nouveau mon ventre en me fixant. Nous portons chacun les traces de nos propres batailles, dit-il doucement. Elles ne me dérangent pas. 

 Il m'aida à me hisser à son côté et se pencha sur moi pour m'embrasser. Je me débarrassai de mes souliers et fléchis les jambes, sentant la chaleur de son corps à travers sa chemise. Mes mains trouvèrent le lacet qui refermait son col et le dénouèrent.

 – Déshabille-toi, chuchotai-je. Je veux te voir.

 – Il n'y a pas grand-chose à voir, Sassenach, dit-il avec un petit rire hésitant. Mais le peu que j'ai est à toi, si tu le veux.

 Il fit passer sa chemise par-dessus sa tête et la lança sur le plancher. Puis il se renversa en arrière en prenant appui sur ses coudes, s'offrant à mon regard.

 Je ne sais pas à quoi je m'attendais. La vue de son corps nu m'ôta le souffle. Il était toujours aussi grand, bien sûr, et délicieusement fait. Ses longs membres sculptés par un travail physique intense étaient empreints d'une puissance gracieuse. Sa peau dorée par la lueur des bougies semblait illuminée de l'intérieur.

 Il avait changé, naturellement, mais les différences étaient subtiles, comme s'il avait été mis dans un four et doré à point. Sa musculature était plus dessinée et son corps plus noueux, dépouillé des dernières rondeurs de l'adolescence, même s'il n'avait jamais été joufflu. 

 Sa peau avait légèrement foncé : elle était passée d'un pâle doré à un visage et cou bronzés, toutefois le reste de son corps était d'un blanc immaculé, teinté seulement par le bleu des veines dans le creux de ses cuisses.  Sa toison pubienne formait un dense buisson auburn. Il était évident qu'il n'avait pas menti, il me désirait, violemment.

 Son regard suivit le mien et il m'adressa un grand sourire.

 – Je t'ai promis un jour d'être toujours sincère avec toi, Sassenach.

 Je me mis à rire tout en sentant les larmes me monter aux yeux ainsi qu'un ensemble de sentiments confus. 

 - Moi aussi. 

 Je tendis une main hésitante vers lui et il s'en saisit. Sa force et sa chaleur étaient déroutantes et j'eus un bref mouvement de recul. Je resserrai ma poignée et il se leva et vint se placer devant moi.

 Nous esquissâmes quelques gestes maladroits, ne sachant pas trop comment nous y prendre. Les sens en alerte, nous étions tous les deux intensément conscients de la présence de l'autre. L'atmosphère de la petite chambre était chargée d'électricité, presque assez pour être visible. J'avais le ventre noué de terreur, comme au sommet d'un grand-huit ! 

 – Est-ce que tu as peur, toi aussi ? dis-je tout bas d'une voix éraillée. Il me dévisagea attentivement, haussant un sourcil.

 – Moins que toi, apparemment, répondit-il avec un sourire. Tu as la chair de poule. C'est la peur ou le froid ?

 – Les deux, je crois, répondis-je en riant. Il rit. 

 – Glisse-toi là-dessous, ordonna-t-il. Il lâcha ma main et souleva le gros édredon.

Je n'arrêtai pas de trembler même lorsqu'il se glissa à son tour sous la couverture. La chaleur de son corps fût toutefois un vrai choc. 

-  Mon dieu, tu n'as pas froid ! Laissai-je échapper. Je me tournais vers lui et sa chaleur rayonna contre ma peau de la tête aux pieds. 

 Je ne cessai de trembler que lorsqu'il fut couché à mon côté, la chaleur de son corps m'envahissant aussitôt. Je me pressai contre lui, tremblante, par réflexe, sentant mes mamelons tendus et durs contre son torse et le contact enivrant de sa peau contre la mienne.

Il émit un rire circonspect. « Non, je n'ai pas froid. J'imagine donc que je dois avoir peur hein ? » 

 Il me serra dans ses bras et je caressai alors son torse en parcourant les poils bouclés. Je sentais sa peau frissonner et être hérissée par la chair-de-poule sous le passage du bout de mes doigts. 

 -  Avant, quand nous avions peur l'un de l'autre, murmurai-je, le soir de notre nuit de noce, tu as pris mes mains dans les tiennes. Tu as dit que cela serait plus facile si nous nous touchions. 

 Il émit un petit bruit lorsque mes doigts atteignirent son mamelon. 

 -  En effet, c'est ce que j'ai dit, souffla-t-il. Mon dieu, touche moi encore comme cela. Ses mains se firent plus ferme et il resserra son étreinte. 

 -  Touche moi, répéta-t-il doucement, et laisse moi te toucher ma Sassenach. 

 Ses mains me saisirent, me pétrirent, me caressèrent puis un de mes seins reposa lourd et tendu dans sa paume. Je continuais de trembler, tout comme lui. 

 -  Lorsque de notre mariage, chuchota-t-il, son souffle chaud contre ma joue, je t'ai vue là, si belle dans ta robe blanche, je ne pouvais plus alors penser à autre chose que le moment où nous serions seuls, le moment où je pourrais alors défaire ton corset et te voir nue, à côté de moi dans le lit. 

 -  Me veux-tu maintenant ? Chuchotai-je en embrassant la peau tannée au creux de son cou. 

 Il m'embrassa doucement dans le creux du cou. Je posai mes lèvres sur son épaule. Sa peau était légèrement salée et ses cheveux sentaient le feu de bois et l'odeur âcre masculine. 

 Il ne répondit pas mais il remua brusquement les reins et je sentis sa verge dure se presser contre mon bas-ventre.

 La terreur autant que le désir m'incitaient à m'écraser contre lui. Je le désirais de toutes mes forces, au point d'en avoir le ventre noué. Mes seins gonflés me faisaient mal et je sentis une moiteur dont j'avais perdu l'habitude se répandre entre mes cuisses, m'offrant à lui. Mais, par- dessus tout bien plus que le désir charnel, je ressentais le besoin de lui appartenir, le besoin qu'il me possède assez violemment pour étouffer mes doutes, qu'il me prenne brutalement et rapidement pour me faire tout oublier.

 À   ses mains tremblantes qui pétrissaient mes seins et aux tressaillements qui agitaient ses hanches, je devinai qu'il le voulait autant que moi, mais qu'il se retenait.

 Une voix résonnait dans ma tête : « Prends-moi ! Je t'en supplie, prends-moi. Ne me ménage pas ! »

 Je ne pouvais rien dire. Je lus l'envie sur son visage, mais lui non plus ne pouvait pas parler. Il était à la fois trop tôt et trop tard pour de tels mots. 

 Néanmoins, nous disposions d'un autre langage dont mon corps se souvenait encore. Je pressai mes hanches contre les siennes et enfonçai mes ongles dans ses fessiers bandés. Je tendis mon visage vers le sien, l'exhortant tacitement à m'embrasser, au moment même où il se baissait pour le faire.

 Mon nez heurta son front dans un craquement sinistre. Mes yeux pleuraient abondamment tandis que je roulai sur le côté, me tenant le visage.

 - Aïe !!! 

 – Mon Dieu, Claire, je t'ai fait mal ?

 Chassant les larmes de mes yeux, Derrière les larmes qui me montaient aux yeux, je distinguais son front anxieux.

 – Non, mentis-je stupidement. Mais je crois que je me suis cassé le nez.

 – Ça m'étonnerait. Il avança une main prudente et palpa délicatement la racine de mon nez. Lorsque tu te casses le nez, cela fait un craquement horrible et il pisse le sang, dit-il doucement.

 – Ça va aller, me rassura-t-il.

 Je tapotai du bout des doigts le haut de ma lèvre supérieure. Il avait raison. Cela ne saignait pas. En outre, la douleur s'atténuait déjà.

 Au même moment, je pris conscience qu'il était toujours couché sur moi. Entre mes cuisses ouvertes, son sexe tendu effleurait le mien, à un cheveu du moment décisif. 

 À  son regard, je compris qu'il venait de remarquer la même chose. Ni lui ni moi ne bougeâmes ; nous retenions notre souffle. Puis son torse se gonfla par une profonde respiration et il me prit les deux poignets d'une seule main. Il les

rabattit au-dessus de ma tête et les tint là. Je cambrai les reins, clouée sous lui.

 – Donne-moi ta bouche, Sassenach, murmura-t-il. Son visage penché sur moi me cacha la lumière et je ne vis plus qu'une aura dorée et l'ombre de sa peau alors que sa bouche touchait la mienne. 

 Doucement, sa bouche m'effleura puis se fit pressante, chaude et je m'ouvris à lui dans un soupir, sa langue chercha la mienne. Je lui mordis la lèvre et il se redressa, légèrement surpris.

 – Jamie ! Dis-je contre ses lèvres, mon propre souffle chaud entre nous. Jamie... !

 Je ne pouvais rien dire d'autre mais mes hanches sursautèrent sous les siennes, puis encore, et encore, réclamant sa violence. Je tournai la tête et plantai mes dents dans le gras de son épaule.

 Il laissa échapper un petit son rauque, et me pénétra d'un coup puissant. Aussi serrée et tendue qu'une vierge, je poussai un cri et arquai mes reins de toutes mes forces.

 – Ne t'arrête pas ! suppliai-je. Je t'en prie, ne t'arrête pas !

 Son corps m'entendit et répondit dans le même langage, me serrant encore plus les poignets tandis qu'il me pénétrait vigoureusement, sa force m’atteignant au plus profond de mon être à chaque coup. 

 Enfin, il lâcha mes poignets et s'affala sur moi, son poids m'enfonçant dans le matelas tandis qu'il glissait les mains sous mes reins, m'immobilisant.

 Je geignis et gesticulai en me tortillant sous lui pour le faire entrer plus profondément encore et il mordit mon cou. 

 – Ne bouge plus, souffla-t-il dans mon oreille.

 J'obtempérai, ne serait-ce que parce que je ne pouvais plus faire un geste. Nous restâmes ainsi quelques secondes, écrasés l'un contre l'autre, frémissant du bout des orteils à la racine des cheveux. J'entendais un battement sourd contre mes côtes, sans savoir si c'était son cœur ou le mien.

 Puis son sexe remua en moi, tout doucement, comme un point d'interrogation au plus profond de ma chair. Il ne m'en fallait pas plus. Mon corps tout entier lui répondit par une convulsion, serrée contre lui, je sentis les spasmes de mon orgasme le caresser encore et encore, l'enserrer et enfin le libérer, l'incitant à me rejoindre. l'invitant à me sonder encore et encore, chaque pulsation de son membre en appelant une autre entre mes cuisses. 

 Il se redressa sur ses deux bras, les reins cambrés, la tête renversée en arrière et les yeux fermés, respirant avec difficulté. Très lentement, il courba la tête, ouvrit les yeux et me dévisagea avec une indicible tendresse. La lueur de la bougie fit briller subrepticement l'humidité sur sa joue, de la sueur ou bien des larmes. tandis que les lèvres de mon sexe le caressaient, le retenaient, le libéraient, puis le retenaient encore. 

 – Oh, Claire ! murmura-t-il. Mon Dieu, Claire !

 Alors, il se déversa au plus profond de moi, sans qu'il ne bouge, se répandant dans mes entrailles par de violentes saccades qui déclenchèrent des vagues de plaisir exquis jusque dans mon crâne. Agité de soubresauts des pieds à la tête, il se laissa retomber avec un sanglot étouffé, ses cheveux cachant son visage. (je me suis permise de refaire un peu la trad, plus proche du texte, je trouve ici la traduction assez différente avec un lexique plus abrupte que dans la VO, plus douce, sensuelle)

 Alors son orgasme commença sans qu'il ne bouge, au plus profond de moi, tel une vague parcourant tout son corps, ses bras tremblèrent, ses poils vermeils frissonnèrent dans la douce lumière et il laissa enfin tomber sa tête dans un sanglot, ses cheveux cachant son visage. Tandis qu'il éjaculait, chaque soubresaut et mouvement de sa chair en moi me déclenchait par écho des vagues de plaisir. 

 Lorsqu'il se fut vidé de toute sa sève Lorsqu'il eût fini, il resta couché sur au dessus de moi un long moment, immobile comme une statue. respirant profondément. Puis il se retira doucement et pressa son front contre le mien avant de rouler sur le côté, inerte.

 

 J’émergeais enfin d'une profonde et satisfaisante stupeur, soulevant ma main pour la poser juste à l'endroit où son pouls battait, lent et fort, juste à la base de son cou. 

 «   C'est comme faire du vélo j'imagine » dis-je. Ma tête reposait paisiblement dans le creux de son épaule, ma main jouant avec une boucle rouge-dorée de son torse. « Tu sais que tu as plus de poils sur le torse qu'avant ? » 

 «  Non, dit-il rêveusement. Je n'ai pas pour habitude de les compter. Est-ce que les vay-leaus en ont beaucoup ? 

(NDLT : jeu de mot : bicycle riding / riding Jamie et le fait qu'il ne connaisse pas ce mot de vélo / bicyle =bye-sickles en VO.) » 

Cela me surpris et je ris. 

 « Non, dis-je, c'est juste qu'il semble que nous n'avons pas oublié comment faire ». 

 Jamie ouvrit un œil et me regarda avec attention. « Seul un total idiot pourrait oublier ça Sassenach. Je manque peut-être d'entraînement mais je n'ai pas encore perdu mes capacités. » 

 

Nous demeurâmes un long moment blottis l'un contre l'autre, écoutant nos souffles respectifs, chacun conscient des moindres mouvements de l'autre. Nous nous emboîtions bien, ma tête enfouie dans le creux de son épaule, le territoire de son corps chaud sous ma main, à la fois étrange et familier, dans l'attente de la redécouverte. 

 L'immeuble était solide et le son de la tempête couvrait presque les bruits de l'intérieur mais les bruits de la maison nous parvenaient de temps en temps : des pas dans l'escalier, un rire grave d’homme ou la voix plus haut perchée d'une péripatéticienne minaudant des compliments.

 En les entendant, Jamie bougea, mal à l'aise. 

 – J'aurais mieux fait de t'emmener dans une taverne, bougonna-t-il. C'est juste que... 

 – Ce n'est rien, l'assurai-je. Mais je dois avouer qu'un bordel est le dernier endroit dans lequel j'aurais pensé célébrer nos retrouvailles !

 J'hésitai, ne voulant pas me montrer indiscrète, mais la curiosité l'emporta.

 – Dis-moi, Jamie... ce bordel ne t'appartient pas, n'est-ce pas ? II s'écarta légèrement, baissant sur moi des yeux outrés :

 – Moi ? Dieu du ciel, Sassenach, pour qui me prends-tu ? Mais enfin, Sassenach, tu es folle ? 

 «  Eh bien, je ne sais pas ! Sifflai-je avec aigreur. La première chose que tu fais lorsque je te retrouve c'est de t'évanouir et dès que tu te ressaisis, tu m’emmènes dans un pub où je suis agressée et chassée à travers tout Édimbourg avec un Chinois vicieux, le tout se terminant dans un bordel dont la maîtresse semble t'être très familière, si je peux me permettre ! » 

 Le bout de ses oreilles était devenu rouge et il semblait hésiter entre le rire ou l'indignation. 

 «  Ensuite, tu enlèves tes vêtements, tu annonces que tu es une terrible personne avec un passé de dépravé et tu me fais l'amour. Qu'est-ce que tu crois que je peux bien en penser ?! » 

 Le rire l'emporta. 

 «  Eh bien, je ne suis pas un saint Sassenach, certes, mais je ne suis pas non plus un maquereau. »

 – Heureuse de te l'entendre dire. J'attendis un moment avant de reprendre :

 – Est-ce que tu vas enfin me dire ce que tu fais dans la vie, ou dois-je continuer à deviner en faisant la liste des infâmes possibilités ? 

 L'idée lui parut attrayante.

 – À ton avis ? demanda-t-il.

 Je le regardai attentivement. Il était confortablement allongé sur les draps froissés, un bras replié sous la tête, attendant mes propositions avec un large sourire.

 – Je te parie ma chemise que tu n'es pas imprimeur. Son sourire s'élargit encore.

 – Ah non ? Et pourquoi ? J'appuyai un doigt sur son ventre.

 – Tu es trop mince. À partir de la quarantaine, la plupart des hommes commencent à avoir du bide. Toi, tu n'as pas un poil de graisse.

 – C'est parce que je n'ai personne pour me faire la cuisine. Si tu mangeais dans des tavernes tous les jours, tu serais maigre comme un clou. Non que tu sois grosse, Sassenach.

 Il ponctua sa remarque d'une petite tape sur mes fesses et s'écarta dans un rire alors que je tapais sa main en retour. 

 – N'essaie pas de détourner la conversation, rétorquai-je en récupérant ma dignité. Une chose est sûre, tu n'as pas développé une telle musculature en travaillant sur une presse.

 – On voit bien que tu n'as jamais essayé d'en manipuler une ! railla-t-il.

 – En effet, mais n'empêche. Tu ne serais pas devenu un bandit de grand chemin, par hasard ?

– Non, désolé. Essaie encore.

 – Un cambrioleur ?

 – Non.

 – Sans doute pas un kidnappeur, méditai-je. Je commençai à énumérer les possibilités en comptant sur mes doigts. Un pickpocket, peut-être ? Non. Un pirate ? Pas avec ton pied marin. Un usurier ? Pas ton genre.

 Je laissai retomber ma main et le fixai. Je soupirai avant de capituler. 

 – La dernière fois qu'on s'est vus, tu étais un traître jacobite, mais ce n'est pas un métier.

 – Oh, je suis toujours un traître, m'assura-t-il. Mais je n'ai pas été condamné pour cette raison ces derniers temps.

 – Ces derniers temps ? 

 – J'ai passé plusieurs années en prison pour trahison Sassenach, expliqua-t-il. À cause du soulèvement. Mais cela fait déjà quelques années.

 – Oui, je suis au courant.

 Il écarquilla les yeux.

 – Comment peux-tu le savoir ?

 – Oh, j'en sais plus que tu ne crois, le taquinai-je. Mais on en reparlera plus tard. Revenons à nos moutons : vas-tu enfin me dire de quoi tu vis ? 

 – Je suis imprimeur, s'obstina-t-il en souriant. 

 – Et traître ?

 – Imprimeur et traître, confirma-t-il. J'ai été arrêté pour subversion six fois au cours des deux dernières années et on m'a confisqué deux fois mes biens, mais la cour n'a jamais rien pu prouver.

 – Que se passera-t-il si elle arrive à prouver quelque chose la prochaine fois ?

 – Oh, soupira-t-il, l'air détaché en agitant la main dans les airs, le pilori sans doute, les oreilles clouées sur la place publique, la flagellation, la prison, la déportation... mais pas la pendaison.

 – Me voilà soulagée ! Dis-je avec ironie. Je me sentis mal. Je n'avais même pas essayé de penser à ce que sa vie pouvait être, si par chance je le retrouvais bien. Maintenant que je l'avais trouvé, j'étais perplexe. 

-  Je t'avais prévenue. Il cessa de sourire et s'approcha de moi, me scrutant de ses yeux bleus avec gravité.

-  En effet. Je pris une profonde inspiration. 

– Ça te fait peur ? Tu préfères repartir ? Il avait dit cela d'un air détaché mais je vis ses doigts serrer violemment le bord de la couverture, à tel point que ses os ressortirent blancs, contrastant avec sa peau bronzée. 

 – Non, dis-je.

 Je lui souris du mieux que je pouvais. Je m'efforçai de prendre un air assuré mais ma voix tremblait un peu en lui répondant : « Je ne suis pas juste revenue pour faire l'amour une seule fois et disparaître à nouveau. Je suis venue pour être avec toi, si tu veux de moi »

– Si je te veux ! Il reprit son souffle et Retrouvant son sourire, il s'assit en tailleur sur le lit et me prit les mains, les enserrant totalement dans les siennes. 

De toute façon, je ne t'aurais pas laissée repartir ! Je ne supporterais pas de te perdre une seconde fois. 

-  Je... je ne peux même pas dire ce que j'ai ressenti lorsque je t'ai touchée aujourd'hui Sassenach et que j'ai compris que tu étais réelle ». Ses yeux me parcoururent et je sentis sa chaleur, rayonnante et la mienne fondant vers la sienne. 

-  Te retrouver à nouveau et te perdre encore... Il s'arrêta, la gorge serrée tandis qu'il avalait sa salive. 

 Je touchai alors son visage, suivant la fine courbe ciselée de sa mâchoire. 

 -  Tu ne perdras pas. Plus jamais. Je souris en replaçant une boucle rebelle de cheveux rouge derrière son oreille. Même si je découvre que tu es bigame ou que tu bois.

 Il tressaillit et lâcha soudain ma main.

 – Que se passe-t-il ? m'inquiétai-je.

– Eh bien... c'est que...

 Il s'interrompit en pinçant les lèvres et me jeta un bref coup d'œil embarrassé.

 – C'est que quoi ? Tu me caches quelque chose d'autre ?

 – Imprimer des pamphlets subversifs ne rapporte pas grand-chose, se justifia-t-il.

 Devant l'imminence de quelque révélation scabreuse, mon cœur se mit à battre plus fort.

 – J'imagine, dis-je en retenant mon souffle. Qu'est-ce que tu fais d'autre ?

 – Eh bien... je trafique un peu, dit-il, penaud. Comme ça... sur les bords.

 – Un contrebandier ! m'exclamai-je. Comment n'y avais-je pas pensé ! Et tu trafiques quoi ?

 – Du whisky, surtout, un peu de rhum de temps en temps, et puis pas mal de vin français et de la batiste.

 – Alors, c'est ça !

 Soudain, tous les éléments du puzzle se mettaient en place : M. Willoughby, les docks d'Édimbourg, et l’énigme de notre lieu actuel la maison close.

 – Voilà donc le lien entre toi et cet endroit, déduisis-je. C'est ce que tu voulais dire en disant que Mme Jeanne était ta « cliente » ?

 – Oui. Nous avons un bon arrangement, elle et moi. Quand l'alcool arrive de France, on le stocke ici, dans une des caves. Nous en revendons une partie directement à Mme Jeanne, à un bon prix, et elle nous garde le reste jusqu'à ce qu'on ait trouvé des acheteurs.

 – Humm... et cet arrangement avec Mme Jeanne, il inclut... ?

 Il plissa ses yeux bleu nuit.

 – Je sais à quoi tu penses, Sassenach, et la réponse est non.

 – Ah bon ! fis-je, ravie. Tu lis dans mes pensées maintenant ? Et à quoi je pensais, au juste ?

 – Tu te demandais si je me faisais parfois payer en nature, c'est ça ? Demanda-t-il en levant un sourcil. 

 – Euh... eh bien oui, je l'avoue, bien que cela ne me regarde pas.

 – Ah non ?

 Il leva les deux sourcils et me saisit par les épaules et me regarda dans les yeux.

 – Tu le penses vraiment ? demanda-t-il gravement. Il avait le souffle court. 

 – Oui, répondis-je d'une petite voix. Pas toi ?

 – Non.

 Là-dessus, il m'enlaça et me serra contre lui. La mémoire du corps est différente de celle du cerveau. A chaque fois que je pensais, réfléchissais et m'inquiétais, j'étais maladroite, gauche. Sans les interférences de l'esprit, mon corps le reconnaissait et lui répondait à l'unisson, comme s'il ne m'avait touchée seulement qu'un instant plus tôt et non des années. 

 «   J'étais plus effrayée cette fois que lors de notre nuit de noce... » Dis-je dans un souffle, les yeux fixés sur le battement lent et régulier de son cœur au creux du cou. 

 «   Ah bon ? » Ses bras bougèrent et me serrèrent un peu plus. « Je te fais peur Sassenach ? » 

 «  Non. » Je posais mes doigts sur la petite pulsation, respirant l'air musqué de sa peau. « C'est juste que … La première fois... Je ne pensais pas que cela allait durer à jamais, pour toute la vie. Je voulais m'échapper à l'époque. » 

 Il renâcla, la sueur luisant légèrement au centre de son torse. 

 « Et tu es partie et tu es revenue. Tu es là maintenant et il n'y a rien d'autre qui compte. ». 

 Je me redressai lentement pour le regarder. Il avait les yeux fermés, plissés comme un chat. Ses cils d'une couleur si particulière étaient comme je me les rappelais, les ayant souvent regardés : d'un auburn profond au bout, puis rouge pour s'éclaircir ensuite vers un blond clair à la racine. 

 «  A quoi pensais-tu toi, lors de notre premier soir ensemble ? » demandai-je. Les yeux bleus s'ouvrirent lentement pour me regarder. 

« Cela a toujours été à jamais pour moi, Sassenach » dit-il simplement. 

 Quelques temps après, nous finîmes par sombrer dans le sommeil, entrelacés, le bruit de la pluie tombant contre les volets nous berçant doucement, se mêlant aux bruits diffus du bas. 

  

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Ce fût une nuit sans vrai repos. J'étais trop fatiguée pour rester éveillée et trop heureuse énervée à la fois pour dormir. Peut- être avais-je peur qu'il ne s'évanouisse en fumée si je m'assoupissais ? Peut-être ressentait-il la même chose ? Nous étions proches, ensommeillés mais trop conscients l'un de l'autre pour dormir profondément. Je sentais chaque sursaut de ses muscles, chaque mouvement de sa respiration et je savais qu'il en était de même pour lui. 

 A demi-éveillés, nous nous tournions et bougions ensemble, sans cesse en contact, dans un lent ballet d'assoupis. Nous apprenions à nouveau le langage de nos corps, en silence. A un moment, au milieu de la nuit calme et sombre, il se tourna vers moi sans un mot et moi vers lui ; nous fîmes l'amour dans une tendresse silencieuse, ce qui nous laissa enfin immobiles avec la satisfaction d'avoir enfin récupéré les secrets de l'autre. 

 Aussi délicatement qu'un papillon virevoltant dans le noir, ma main alla toucher sa jambe pour trouver la profonde trace de la cicatrice. Mon doigt parcouru son invisible longueur et s'arrêta à la fin, pour demander sans un mot : « comment ? » 

 Sa respiration changea dans un souffle et sa main vient sur la mienne. 

 «  Culloden » dit-il dans un murmure qui évoquait une tragédie. La mort. La futilité. Et la raison de notre terrible séparation. 

 «   Je ne quitterai plus jamais » chuchotai-je. « Plus jamais ». 

 Il tourna la tête dans l'oreiller, son visage disparu dans l'obscurité et ses lèvres effleurèrent les miennes, aussi légères qu'une aile de papillon. Il se mit sur le dos, me déplaçant près de lui, sa main reposant comme une ancre sur ma cuisse pour me tenir proche. 

 Quelques temps plus tard, j e le sentis bouger contre moi et repousser la couverture. Un air frais parcouru mon bras : mes poils se hérissèrent en réponse et s'abaissèrent aussitôt sous sa main chaude. Je rouvris les yeux. Redressé sur un coude, il était plongé dans la contemplation de ma main, négligemment posée sur l'édredon. Elle était posée sur l'édredon, comme un objet en ivoire sculpté, tous les os et les tendons grisés par la lumière du jour qui commençait à pénétrer la pièce. 

 – Décris-la-moi, murmura-t-il, la tête penchée vers moi tandis qu'il caressait mes doigts, longs et fantomatiques sous l'obscurité naissant de son passage.

 -  De qui tient-elle le plus, de toi ou de moi ? Peux-tu me le dire ? Est-ce qu'elle a tes mains Claire, ou les miennes ? Décris-la moi ,laisse moi l'imaginer. Il posa sa propre main à côté de la mienne. C'était sa bonne main, les doigts étaient correctement tendus à plat, les ongles coupés court, au carré et propres. 

 – Les miennes, répondis-je dans un souffle. Ma voix était basse et éraillée par le réveil, juste assez forte pour couvrir le bruit de la pluie battante. L'immeuble en dessous était silencieux. J'élevai mes doigts de quelques centimètres en illustration. 

 -   Elle a de longues mains étroites comme les miennes, mais ses doigts sont plus longs, avec la paume charnue et un poignet costaud, comme le tien. Son pouls passe juste ici, comme chez toi.

 J'effleurai du bout du doigt la veine qui croisait la courbe de son radius, à l'endroit où le poignet rejoignait la main. Il était si immobile que je pouvais sentir le battement de son cœur sous mes doigts. 

 – Elle a des ongles carrés comme les tiens et non ovales, comme moi. Mais son auriculaire est légèrement tordu, comme le mien. Ma mère l'avait aussi, c'est oncle Lamb qui me l'a dit.

 Ma mère étant morte alors que je n'avais que cinq ans, je n'avais pratiquement aucun souvenir d'elle. Mais je pensais à elle chaque fois que mon regard se posait sur mon petit doigt. Je tendis ma main pour la contempler, puis la posai sur son visage.

 – Sa pommette décrit la même courbe que chez toi, poursuivis-je. Elle a tes yeux, exactement les mêmes, et les mêmes cils et sourcils. Elle a le nez des Fraser. Sa bouche ressemble plus à la mienne, avec une lèvre inférieure plus pleine, mais elle est large comme la tienne. Elle a un menton pointu, comme moi, mais plus fort. Elle est très grande, elle fait près d'un mètre quatre-vingts. Elle a de longues jambes. Comme les tiennes, mais très féminines.

 – Est-ce qu'elle a cette petite veine bleue, juste ici... Son doigt caressait le creux de ma tempe.

– ... et de toutes petites oreilles, comme des ailes ?

– Elle se plaint toujours de ses oreilles. Elle prétend qu'elles sont trop grandes.

Je refoulai mes larmes tandis que ma fille prenait vie sous mes yeux, ma fille que je ne reverrais jamais.

– Elle a les lobes percés. Ça te dérange ? Je parlai vite pour contenir les larmes. Frank était contre. Il disait que ça faisait vulgaire. Mais elle y tenait tant... alors je l'ai laissée faire à 16 ans. J'ai les oreilles percées moi-même alors cela ne me semblait pas juste de le lui interdire, toutes ses amies aussi et je ne voulais pas... je ne voulais pas...

 Mon menton tremblait et les larmes coulaient le long de mes joues.

 – Tu as eu raison, dit-il en me serrant contre lui. Calme-toi, tu as bien fait. Je sais que tu as été une mère merveilleuse.

 Je pleurai de plus belle, blottie contre lui, tandis qu'il me caressait l'épaule en murmurant des paroles de réconfort.

« Tu as bien fait » répétait-il, « tu as bien fait ». Après un certain temps, mes pleurs s'arrêtèrent. 

 – Tu m'as donné un enfant, mo nighean don, dit-il dans le nuage de mes cheveux. Nous serons ensemble pour l'éternité. Elle est saine et sauve et nous vivrons toujours à travers elle, toi et moi.

 Il m'embrassa doucement puis s'enfonça dans son oreiller.

 – Brianna, murmura-t-il. Son accent des Highlands donnait un charme unique à son prénom, comme s'il n'appartenait qu'à lui. 

 Il poussa un long soupir et s'endormit aussitôt. L'instant suivant, je m’endormis également avec comme dernière vision sa grande et douce bouche, détendue en un demi-sourire dans son sommeil.