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Pour rappel, la correction se fera ainsi 

En noir : le texte tel qu'il est dans la version française et validé par la traductrice

En Bleu : le texte tiré de la version originale, absent dans la version française d'origine et enfin traduit.

En blanc et rayé, le texte ajouté dans la version française d'origine ne figurant pas dans la version originale.

Correctif

Tome 3  Chapitre 26

Outlander, tome 03, Voyager, chapitre 26, ©Diana Gabaldon 

 Description : [dans la traduction française il manque le premier § et l’équivalent de 6 page] 

Notes : [signalement Emilie] [Marie-Agathe traduction ; relecture Agnès] NDLT : des mots sont en italique en VO pour souligner leur importance, le ton des personnages. Je les ai mis en souligné. Des mots sont dit en français par de personnages, ils sont en italique. 

  

  

  

26. Le déjeuner de la putain 

 

Grâce à des années de gardes de nuit en tant que docteur et mère, j'avais développé la capacité à me réveiller efficacement et en alerte au moindre bruit. Je me réveillai donc à présent, consciente des draps en lin froissés autour de moi, du bruit des toits dégoulinants à l'extérieur, de l'odeur chaude du corps de Jamie mélangée à celle de l'air frais qui passait à travers les volets juste au dessus de moi. 

 Jamie n'était visiblement plus dans le lit ; sans même chercher à le toucher ou à ouvrir mes yeux, je sentis le vide à côté de moi. Mais il était proche. Il y eût un bruit de mouvement furtif puis un léger grincement. Je tournai la tête sur l'oreiller et ouvrit mes yeux. 

 Je me réveillai en sursaut, persuadée qu'il n'était plus dans le lit. Effectivement, sa place était vide, mais il n'était pas loin. Je soupirai d'aise en le voyant de l'autre côté de la chambre, debout devant le pot de chambre. 

 La pièce baignait dans une lumière grise qui gommait quelque peu toutes les couleurs ambiantes, néanmoins elle me permettait de percevoir clairement les pâles contours de son corps . Il tournait le dos à l'obscurité de la pièce, solide comme de l'ivoire, éclatant comme une gravure scintillante. Il était nu, le dos tourné vers moi, debout devant le pot de chambre qu'il avait juste récupéré en dessous de la table de toilette. 

 J'admirai silencieusement la fermeté et la rondeur de ses fesses blanches, pâles et vulnérables, chacune creusée par une charmante fossette. Ses hanches et ses épaules jaillissaient de la rainure de sa colonne vertébrale, courbure lisse et profonde . 

 Il bougea légèrement et les rayons pâles du soleil firent luire les zébrures de son dos de reflets argentés et mon souffle se fit court. 

 Il se tourna lentement, le visage calme et sans expression. Il fut surpris de me voir le regarder. 

 Je souris mais restai silencieuse, incapable de savoir quoi dire. Je continuai de le fixer, tout comme lui, en souriant. Sans un mot, il se déplaça vers moi, s'assit sur le lit. Le matelas plia sous son poids. Il déposa sa main ouverte sur la couverture et j'y mis la mienne sans hésiter. 

 Il se balança gauchement sur un pied et m'adressa un petit sourire timide. 

 – Bien dormi ? demandai-je sottement.

 – Non, et toi ? dit-il avec un large sourire. 

 – Non. Pas terrible non plus, dis-je en riant. Je pouvais sentir sa chaleur malgré la distance et la froideur de la chambre. Tu n'as pas froid ?

 – Non.

 Nous nous tûmes, gênés comme deux jouvenceaux qui viennent de passer leur première nuit ensemble. Puis il sourit et s'apprêtait à dire quelque chose quand on frappa à la porte. 

 Nous nous tûmes, sans pouvoir nous quitter des yeux. Je l'observais scrupuleusement à la lumière du jour, comparant 

mes souvenirs et la réalité. Un fin rayon de soleil matinal traversa les volets, faisant briller une boucle de cheveux comme du bronze poli, illuminant la courbe de son épaule et la douce vallée plate de son ventre. Il semblait légèrement plus large que dans mes souvenirs et même un peu plus… ! 

 -Tu es plus grand que dans mon souvenir » tentai-je. Il dodelina de la tête pour me regarder, amusé. 

 -Tu es un peu plus petite, je crois ». 

 Sa main recouvrit la mienne, ses doigts suivant délicatement le contours de mes poignets. Ma bouche était sèche ; j'avalai alors ma salive et humectai mes lèvres. 

 Il y a bien longtemps, tu m'as demandé si je savais ce que c'était, cette sensation entre nous » dis-je. Ses yeux restèrent fixés sur moi, d'un bleu si profond, presque noir dans cette lumière. 

 - Je me souviens » dit-il doucement. Ses doigts se resserrèrent sur les miens. « Qu'est-ce que... Quand je te touches, quand tu es avec moi au lit ». 

 - J'ai dit que je ne savais pas ». 

 - Je ne sais pas non plus ». Le sourire s'était légèrement évanoui mais il était toujours là, au coin de ses lèvres. 

 - Je ne sais toujours pas, dis-je, mais... » Je m'arrêtai pour m'éclaircir la gorge. 

 - C'est toujours là » finit-il à ma place et le sourire revint, passant de ses lèvres à ses yeux. « Oui ? » 

 Ça l'était. Mes sens étaient toujours autant en alerte en sa présence, comme ils l'auraient été en présence d'un bâton de dynamite allumé mais le sentiment entre nous avait changé. Nous nous étions endormi unis, connectés par l'amour de l'enfant que nous avions créé et nous nous étions réveillés comme deux personnes, liées par quelque chose de nouveau. 

 - Oui. Ça l'est, je veux dire, ce n'est pas juste à cause de Brianna, qu'en penses-tu ? » La pression sur mes doigts augmenta. 

-  Est-ce que je te veux uniquement parce que tu es la mère de mon enfant ? » Il haussa un sourcil, totalement incrédule. « Eh bien non. Ce n'est pas que je ne suis pas reconnaissant » ajouta-t-il prestement. « Mais, non ». Il pencha la tête pour me regarder et le soleil illumina l'arrête étroite de son nez et ses cils. 

 - Non, dit-il, je crois que je pourrai te regarder pendant des heures Sassenach, juste pour voir comment tu as changé, si tu es toujours la même. Juste pour voir des petits détails comme la courbe de ton menton ». Il effleura alors ma mâchoire, laissant sa main glisser le long de mon visage pour le contenir, le pouce caressant mon lobe d'oreille. « Ou tes oreilles et ce petit trou dans le lobe. Ils sont identiques, comme avant. Tes cheveux -je t'appelais mo nighean don, tu te souviens ? Ma brune ». Sa voix n'était plus qu'un murmure, ses doigts enchevêtrés dans mes cheveux. 

 - Je crois que cela a un peu changé » dis-je. Je n'avais pas encore les cheveux gris mais il y avait quelques mèches plus claires, là où mon brun habituel avait évolué vers un blond doré et ça et là, quelques fils argentés. 

 - Comme du bois de hêtre sous la pluie », dit-il en souriant. En caressant une boucle d'un index, il ajouta : « comme des gouttes qui ruissellent le long des feuilles à travers l'écorce ». 

J'étendis le bras pour caresser sa cuisse et toucher la longue cicatrice. 

- J’aurai aimé être là pour prendre soin de toi » dis-je doucement. « C'est la chose la plus horrible que j'ai jamais eu à faire de ma vie -te quitter, sachant... sachant que tu voulais et que tu allais mourir. » Je pouvais à peine prononcer ces mots. 

 - Eh bien, j'ai vraiment essayé » dit-il avec une grimace qui me fit rire en dépit de l'émotion. « Ce n'est pas de ma faute si j'ai échoué ». Il regarda sa longue et épaisse cicatrice sans émotion. « Ce n'est pas la faute du Sassenach et sa baïonnette non plus. » 

 Je me relevai alors sur un coude, plissant les yeux de surprise en regardant la cicatrice : « une baïonnette a fait cela ? » 

Oui.. Eh bien, cela s'est infecté vois-tu ». 

 - Je sais, nous avons trouvé le journal de Lord Melton qui t'a renvoyé du champ de bataille à la maison. Il ne pensait pas que tu pouvais survivre. » Ma main se resserra sur son genoux, comme pour m'assurer du fait qu'il était là, bien vivant, avec moi. 

 Il renâcla. « J'ai bien failli y passer oui. J'étais à l'article de la mort lorsque la carriole est arrivée à Lallybroch ». Son visage s'assombrit à ce souvenir. 

- Mon dieu, des fois je me réveille en pleine nuit, cauchemardant de cette carriole. Le trajet a duré deux jours et tout le long j'ai eu tantôt de la fièvre tantôt tellement froid et pzrfois même les deux à la fois. J'étais couvert de paille avec plein de bouts dans les yeux et les oreilles. A travers ma chemise, la vermine sautillait partout pour me dévorer. Ma jambe me fait atrocement souffrir à chaque nid-de-poule. Et c'est une route vraiment toute cabossée. » 

C'est... horrible » dis-je, consciente de la vacuité du mot. Il renifla brièvement. 

 - Oui. Je me suis accroché en imaginant ce que je ferais à Melton si jamais je le croisais à nouveau pour me venger de ne pas m'avoir fusillé ! » 

 Je ris à nouveau et il me regarda avec un sourire amer sur ses lèvres. 

 - Je ne rigole pas parce que c'est drôle, dis-je. Je rigole parce que sinon, je vais pleurer et je ne veux pas, pas maintenant alors que c'est du passé ». 

 - Oui, je sais ». Il pressa ma main. 

 Je pris une profonde inspiration. « Je... Je n'ai pas regardé en arrière. Je ne pensais pas que je pourrai supporter de savoir... ce qui s'était réellement passé ». Je me mordis la lèvre. Cet aveu me semblait une trahison. « Ce n'est pas que j'ai essayé, que je voulais... oublier. ». J’avais du mal à trouver les mots. « Je ne pouvais pas t'oublier, je ne veux pas que tu penses ça... Jamais... Mais je... » 

 - Ne t'en fais pas Sassenach » dit-il en m'interrompant et en me tapotant la main. « Je sais ce que tu veux dire. J'ai aussi essayé de ne pas regarder en arrière pour être honnête ». 

 - Mais, si je l'avais fait, dis-je en fixant le tissu en lin, si je l'avais fait, je t'aurai peut-être retrouvé plus tôt ! » 

 Les mots restèrent suspendus entre nous comme une accusation, un rappel amer des années perdues, de la séparation. Finalement, il laissa échapper un long soupir et mit un doigt sous mon menton afin de relever mon visage vers le sien. 

 - Et si tu l'avais fait ? Est-ce que tu serais venue en laissant notre fille sans sa mère ? Ou serais-tu venue à moi juste après Culloden, alors que je ne pouvais pas prendre soin de toi ? Je n'aurai rien pu faire d'autre que te regarder souffrir avec les autres et je me serais senti coupable de t'imposer un tel sort. Peut-être que tu serais morte de faim ou de maladie... et avoir ta mort sur la conscience ? » 

 Il leva un sourcil pour appuyer sa question et secoua la tête. 

 - Non. Je t'ai dit de partir, je t'ai dit d'oublier. Est-ce que j'ai le droit de t'accuser de m'avoir obéi Sassenach ? Non. » 

 - Mais on aurait eu plus de temps ! On aurait pu... » 

 Il m'arrêta net en se penchant vers moi pour m'embrasser. Sa bouche était douce et chaude ; le bas de son visage était juste à peine rugueux. 

 Il me relâcha après un certain temps. La luminosité était de plus en plus forte, restaurant la couleur sur son visage. Sa peau brillait comme du bronze et sa barbe comme du cuivre. Il prit une profonde inspiration. 

 - Oui, on aurait eu. Mais à y penser, peut-être pas ». Ses yeux se plantèrent dans les miens, interrogatifs. « Je ne veux pas regarder en arrière Sassenach, je veux vivre. Si nous n'avons pas plus que cette nuit et maintenant alors c'est assez ». 

 - Pas pour moi ! Ce n'est pas assez » dis-je et il rit. 

 - Avide petite créature ! » 

 - Oui ». La tension était retombée et je repris l'examen de sa cicatrice pour me distraire de la pénible réalité du temps perdu et des opportunités manquées. 

 - Tu étais en train de me raconter comment tu avais eu ceci ». 

 - Oui ». Il se balança un peu en arrière, grimaçant à la vue de la fine ligne blanche le long de sa cuisse. 

 - Et bien, c'est Jenny, ma sœur, tu sais ? » Je me rappelais de Jenny, bien évidemment ; la moitié de son frère en hauteur, les cheveux aussi noirs qu'il les avait clairs mais elle le dépassait de loin par son entêtement prononcé. 

 - Elle a dit qu'elle ne me laisserait pas mourir, dit-il dans un triste sourire. Elle a tenu sa promesse. Mon opinion ne comptait pas pour un sou ; elle ne me l'a même pas demandée de toute façon ». 

 - C'est du Jenny tout craché en effet. » Je me sentis réconfortée à l'idée de ma belle-sœur. Jamie n'avait pas été seul comme je l'avais crains. Jenny Murray aurait combattu le diable en personne pour sauver son frère et elle l'avait fait. 

Elle m'a soigné pour la fièvre, mis des pansements sur la jambe pour traiter le poison mais rien n'y a fait et cela ne faisait qu'empirer. Cela a gonflé, pué puis c'est devenu noir et pourri au point qu'il a fallu considérer l'amputation pour que je survive. » 

 Il rapportait cela d'un ton très détaché mais je me sentis mal à entendre ce récit. 

 - A l'évidence, ils ne t'ont pas amputé. Pourquoi ?   Jamie se gratta le nez et passa une main dans ses cheveux pour ordonner la masse qui tombait dans ses yeux. « Et bien, c'est à cause de Ian, il ne voulait pas qu'on me fasse cela. Il a dit qu'il était trop bien placé pour savoir ce que c'était de vivre avec une seule jambe et même si lui s'en accommodait, il pensait que je ne m'y ferais pas, tout bien considéré. » Il fit un geste de la main pour expliciter ce que désignait ce « tout » : la perte de la bataille, de la guerre, moi, sa maison, sa raison de vivre, toutes les choses de sa vie de l'époque en somme. Je me dis que Ian avait eu raison.  A la place, Jenny a fait venir trois métayers pour me tenir en place pour qu'elle puisse couper la blessure jusqu'à l'os et nettoyer la plaie à l'eau bouillante. » 

 - Jésus H. Christ ! » m'exclamai-je choquée, horrifiée. 

 Il sourit légèrement devant mon expression. « Et bien, cela a fonctionné ». 

 J'avalai péniblement ma salive qui avait un arrière goût de bile. 

 - Mon dieu, tu aurai pu être infirme à vie ! » 

 - Et bien, elle a nettoyé du mieux possible et elle m'a recousu. Elle a dit qu'elle n'allait certainement pas me laisser mourir, qu'elle n'allait pas me laisser devenir infirme et qu'elle n'allait pas me laisser là, allongé toute la journée à me morfondre et ... » Il haussa les épaules, résigné. « Après qu'elle eût terminé sa longue liste de ce qu'elle ne voulait pas me laisser faire, la seule chose qu'il m'a semblé possible de faire... c'était de me rétablir ». 

 Je fis écho à son rire et ce souvenir le fit sourire encore plus. « Lorsque j'ai pu me tenir debout, elle a imposé à Ian de venir le soir pour me faire marcher. Mon dieu, on faisait une sacrée équipe, Ian avec sa jambe en bois et moi avec mon bâton, me traînant péniblement... Tous les deux le long de la route comme une paire de canards boiteux ! » 

 Je ris à nouveau tout en chassant les larmes de mes yeux. Je visualisais tout à fait les deux grandes silhouettes, cahin-caha, marchant envers et contre tout dans le noir et la douleur, s'appuyant l'une sur l'autre. 

 - Tu as vécu dans une grotte pendant un temps aussi non ? Nous avons retrouvé une histoire. » Ses sourcils se levèrent de surprise. « Une histoire ? A propos de moi tu veux dire ? » 

 - Tu es une célèbre légende des Highlands, lui dis-je avec humour, ou tu vas le devenir ». 

 - Pour avoir vécu dans une grotte ? » Il avait l'air à moitié content et à moitié embarrassé. « Et bien, c'est un peu bête d'en faire tout une histoire non ? » 

 - T'arranger pour être livré aux Anglais en échange de la prime, ça c'est un peu bête » dis-je encore plus ironiquement. 

 - Tu as pris un sacré risque là non ? » 

 Le bout de son nez était tout rose et il avait l'air confus. 

 - Euh, et bien dit-il peu à l'aise, je ne pensais pas que la prison me serait mortelle, de toute façon, tout bien considéré.... » 

 Je pris alors la parole aussi calmement que je le pouvais mais je voulais alors le secouer, prise par une rage soudaine et ridicule. 

 - La prison, mes fesses oui ! Tu savais pertinemment que tu risquais la pendaison, non ? Et tu l'as fait de toute façon !   

- Je devais faire quelque chose. Si les Anglais étaient assez bêtes pour payer de l'argent pour ma pauvre carcasse alors pourquoi pas ne pas en tirer profit, il n'y a pas de loi contre ça hein ? » 

 Un coin de sa bouche remonta et j'étais partagée entre l'envie de l'embrasser et celle de le frapper. Je ne fis ni l'un ni l’autre mais je m'assis dans le lit et commençai à me démêler les cheveux à la main. 

 - Je dirais que la question de savoir qui est l'idiot est ouverte à interprétation » dis-je sans le regarder. « Mais bon, tu devrais savoir que ta fille est très fière de toi ». 

 - Vraiment ? » dit-il terrassé de surprise. Je le regardai en souriant malgré mon agacement. 

 - Bien sûr. Tu es un sacré héros après tout. » 

Il devint rouge comme une pivoine et se leva, décontenancé. 

 - Moi ? Non ! » Il se passa le main dans les cheveux, une vieille habitude qui voulait dire qu'il était en train de réfléchir ou perturbé par quelque chose. 

 - Non, je veux dire... Je n'ai pas fait cela par héroïsme du tout. C'est juste que... Je ne pouvais plus supporter un instant de plus de les voir mourir de faim, de ne pas être capable de m'occuper d'eux- Jenny, Ian, les enfants... les métayers et leurs familles ». 

 Il me regarda l'air démuni. « Je me suis dis qu'ils n'allaient pas me pendre à cause de ce que tu m'avais dis Sassenach mais même si j'avais su avec certitude que la pendaison m'attendait, je l'aurais fait. Ce n'était pas de la bravoure, loin de là ». Il leva les mains avec frustration, se détournant. « Je ne pouvais rien faire d'autre ! » 

 - Je vois » dis-je doucement après un instant. « Je comprends ». Il était debout près du chiffonnier (NDLT : meuble à tiroir), toujours nu. Il se retourna alors vers moi. 

 - Vraiment ? » demanda-t-il très sérieusement. 

 - Je te connais James Fraser. » Pour la première fois depuis mon retour, j'avais parlé avec certitude. 

 - Vraiment ? » demanda-t-il à nouveau avec l'ombre d'un sourire. 

 - Je pense oui ». 

 Le sourire sur ses lèvres s’agrandit et il ouvrit la bouche pour me répondre mais avant qu'il ne puisse parler, quelqu'un frappa à la porte. 

 Je tressaillis comme si j'avais touché une casserole brûlante, ce qui le fit pouffer de rire et il se pencha vers moi pour me tapoter la hanche et alla ouvrir la porte et déposa un baiser sur mon front. 

 – Il ne faut pas avoir peur comme ça, Sassenach. Ce doit être la femme de chambre qui nous apporte le petit déjeuner. Ce n'est pas la police. Nous sommes mariés, tu l'as oublié ?

 Le voyant se diriger vers la porte nu comme un ver, je le rappelai.

 – Tu ne crois pas que tu devrais enfiler quelque chose ? demandai-je.

 – Je doute que ma nudité choque quelqu'un dans cette maison. Mais pour ménager ta pudeur...

 Me souriant, il saisit un linge posé près de la cuvette et s'en ceignit les reins avant d'ouvrir la porte.

 J'aperçus une haute silhouette masculine se tenant dans le couloir et tirai promptement les draps sur ma tête. C'était une réaction de pure panique, car, s'il s'agissait de la police d'Édimbourg, ce n'étaient pas un drap et un édredon qui allaient me protéger. Mais lorsque le visiteur prit la parole, je fus contente d'être pour le moment invisible. 

– Jamie ? demanda l'homme dans le couloir. La voix semblait étonnée. Bien que n'ayant pas entendu cette voix depuis vingt ans, je la reconnus sur-le-champ. Je soulevai précautionneusement un coin de l'édredon et jetai un coup d'œil.

 – Qui veux-tu que ce soit ? Tu es bigleux ou quoi ? rétorqua Jamie en tirant son beau-frère Ian dans la chambre. Il  ferma la porte. 

 – Je sais bien que c'est toi, grommela Ian, mais je me demandais simplement si je devais en croire mes yeux.

 Ses cheveux lisses étaient teintés de gris et son visage portait les traces de longues années de dur labeur. Mais Joe Abernathy avait dit juste : dès les premiers mots, la nouvelle vision fusionna avec l'ancienne et le Ian Murray que j'avais devant moi était bien celui que j'avais connu autrefois.

 – Je suis venu ici parce qu’à l'imprimerie on m'a dit que tu avais disparu depuis hier soir, déclara-t-il. Comme c'est à cette adresse que Jenny t'envoie ton courrier...

 Il jeta un regard méfiant autour de lui, comme s'il s'attendait à ce qu'une créature bondisse de derrière l'armoire. Puis son regard se fixa sur son beau-frère, qui faisait un effort particulièrement probant pour sécuriser son pagne de fortune. 

 – ... Je n'aurais jamais pensé te retrouver dans une maison de passe, Jamie ! J'ai mis un certain temps avant de m'en rendre compte, mais quand cette femme m'a ouvert en bas, j'ai...

 – Ce n'est pas ce que tu penses, Ian, l'interrompit Jamie.

 – Ah non ? Dire que Jenny s'inquiète pour toi, croyant que tu es malheureux, seul, sans une femme pour s'occuper de toi ! Je pourrai lui dire qu'elle n'a plus à s'en soucier. Et qu'as-tu fait de mon fils, tu l'as envoyé en bas, avec l'une de ces filles... ?

– Ton fils ? Quel fils ? demanda Jamie, stupéfait, Ian le dévisagea, interdit, sa colère cédant la place à l'angoisse.

 – Il n'est pas avec toi ? Tu n'as pas vu Petit Ian ?

 – Petit Ian ? Enfin, tu ne crois pas que j'entraînerais un gamin de quatorze ans dans un bordel, tout de même ! Ian ouvrit la bouche, puis la referma, se laissant tomber sur le tabouret avec un soupir d'impuissance.

 – Oh, je ne sais plus, Jamie. Tu as tellement changé ! Autrefois, oui, j'avais l'impression de te connaître, mais aujourd’hui, je ne sais plus quoi penser.

 – Qu'est-ce que tu veux dire par là ? s'échauffa Jamie.

 Ian jeta un coup d'œil vers le lit et se détourna rapidement. De ma cachette, je pouvais voir que Jamie était contrarié, mais un petit sourire ironique se dessinait au coin de ses lèvres. Il effectua une profonde révérence devant son beau-frère et annonça :

 – Tu oublies tes manières, mon cher Ian. Il serait peut-être temps que tu présentes tes hommages à ma compagne ma femme. 

 Il s'approcha du lit et rabattit l'édredon.

 – Non ! s'écria Ian, horrifié. Il tourna précipitamment les yeux vers l'armoire, la fenêtre, puis le plancher, évitant soigneusement le lit.

 - Quoi, tu ne veux pas saluer mon épouse Ian ? 

 – Qu'est-ce que tu as fait ? glapit-il en regardant Jamie avec horreur. Tu as épousé une putain ?

 – Merci, Ian ! lançai-je.

 En entendant ma voix, il tourna enfin la tête vers le lit dans lequel je m'étais assise, pudiquement emmitouflée jusqu'au cou dans les draps froissés.

 – Euh... bonjour, dis-je bêtement sans trop savoir comment présenter la chose. Ça fait un bail, non ?

 J'avais toujours trouvé farfelue la description des mines que faisaient les gens en voyant un fantôme, mais devant les réactions que je provoquais depuis mon retour du futur, je commençais à changer d'avis. Jamie avait tourné de l'œil. Ian, lui, même si ses cheveux ne se dressaient pas sur sa tête, semblait pétrifié d’horreur. Les yeux exorbités, il ouvrait et fermait la bouche en émettant une espèce de son guttural qui semblait beaucoup amuser son beau-frère.

 – Ça t'apprendra à médire sur mon compte, railla-t-il avec satisfaction. 

 Prenant pitié du malheureux, il remplit un verre de whisky et le lui tendit, en citant :

 – Qui es-tu pour juger ton prochain ?

 Je crus que Ian allait renverser son verre sur ses genoux, mais il parvint à le porter jusqu'à ses lèvres et à l'avaler.

 – Que... qu'est-ce... comment... balbutia-t-il en pleurant. 

 – C'est une longue histoire, résumai-je en jetant un œil à Jamie. Il opina du chef. Nous avions eu autre chose à faire ces dernières 24h que de penser à comment expliquer mon retour aux autres et présentement, je me dis que l'explication pouvait attendre. 

 Mais je ne crois pas connaître le petit Ian ? Il a disparu ? Ian hocha machinalement la tête sans me quitter des yeux.

 – Il a filé vendredi dernier, expliqua-t-il, l'air ailleurs. Il a laissé un mot annonçant qu'il partait chez son oncle.

 Il but une autre gorgée de cognac whisky, s'étrangla et toussa plusieurs fois, puis se redressa, plus maître de lui.

 – Ce n'est pas la première fois, me souffla-t-il. Il sembla regagner un peu d'assurance en voyant que j'étais réelle, en chair et en os et que je ne bougeai pas du lit pour partir avec la tête sous mon bras comme les fantômes des Highlands. 

 Jamie s'assit sur le bord du lit à mon côté, prenant ma main dans la sienne. 

 – Je n'ai pas revu Petit Ian depuis six mois, quand je l'ai renvoyé à Lallybroch avec Fergus. Tu es sûr qu'il voulait venir chez moi ? Lui aussi commençait à avoir l'air inquiet.

– Il n'a pas d'autre oncle, que je sache, rétorqua Ian d'un ton cinglant. Il avala le reste du cognac et reposa la coupe. 

– Fergus ? interrompis-je. Fergus va bien ? Je sentis une vague de joie m'envahir à la mention du petit orphelin Français que Jamie avait autrefois embauché à Paris comme pickpocket et que nous avions ramené en Écosse comme serviteur. 

 Distrait de ses pensées, Jamie me regarda. 

 – Oh oui, c'est un homme maintenant. Il a beaucoup changé, naturellement...

 Je crus voir une ombre traverser son regard, mais il sourit et me prit la main.

 – Il sera fou de joie à l'idée de te revoir, Sassenach.

 Ian, que les humeurs de Fergus n'intéressaient pas pour le moment, se leva de son tabouret et se mit à faire les cent pas dans la pièce.

 – Il n'a pas pris de cheval, indiqua-t-il. Sans doute voulait-il n'avoir rien avec lui qu'on puisse lui voler. Il pivota sur ses talons et se planta devant Jamie.

 – Quelle route avez-vous prise, la dernière fois que tu l'as amené à Édimbourg ? Vous avez contourné l'estuaire en longeant la côte ou vous l'avez traversé en bateau ?

 Jamie se frotta le menton, réfléchissant.

 – Je ne suis pas allé à Lallybroch. Petit Ian et Fergus sont passés par le col de Carryarrick et m'ont rejoint au-dessus du loch Laggan. Ensuite nous sommes descendus par Struan et Weem et... ah, ça y est, je me souviens ! Pour ne pas pénétrer sur les terres des Campbell, on a bifurqué vers l'est et traversé l'estuaire de la Forth à Donibristle.

 – Tu crois qu'il aura repris le même chemin ? demanda Ian. C'est le seul qu'il connaisse.

 – C'est possible, mais il sait que la côte est dangereuse.

 Ian se remit à arpenter la pièce, les mains croisées dans le dos.

 – La dernière fois qu'il a fugué, je lui ai mis une de ces raclées ! Il n'a pas pu s'asseoir pendant dix jours, marmonna-t-il. Tu crois que ce petit imbécile aurait compris sa leçon ? Penses-tu !

 Ian secoua la tête, les lèvres toujours pincées. Je me dis que Petit Ian était à l'évidence une sacrée épreuve pour la patience de son père. 

 – Est-ce qu'une raclée t'a jamais empêché de faire des bêtises ? demanda Jamie non sans sympathie. Ian se rassit sur le tabouret en soupirant.

 – Non, c'est vrai. Mais je suis sûr que ça soulageait mon père.

 Jamie se mit à rire et Ian esquissa un petit sourire à contrecœur.

 – Ne t'inquiète pas, le rassura Jamie. Je vais aller aux nouvelles. S'il est à Édimbourg, on le saura avant ce soir. Il laissa tomber sa serviette et enfila ses culottes. Ian me jeta un regard hésitant puis se leva à son tour.

 – Je t'accompagne, annonça-t-il.

 Il me sembla voir Jamie tiquer, mais il hocha la tête et se tourna vers moi.

 – Je suis désolé, Sassenach, me dit-il en passant sa chemise, mais il va falloir que tu restes ici.

 – Je pourrais difficilement faire autrement, soupirai-je. Je n'ai aucun vêtement !

 La femme de chambre qui nous avait apporté notre dîner la veille était repartie avec ma robe, sans me donner de vêtement de change. 

 Les sourcils de Ian se levèrent de surprise mais Jamie réagit à peine. 

 – Je préviendrai Jeanne avant de partir, m'assura-t-il en fronçant les sourcils. Je risque de ne pas rentrer avant un certain temps. J'ai... plusieurs choses à régler.

 Il pressa ma main, son expression se radoucissant alors que son regard se posait sur moi. 

 Il se pencha vers moi pour m'embrasser et murmura : 

 – Je n'ai pas envie de te quitter, Sassenach, mais il le faut. Tu resteras bien sagement ici jusqu'à mon retour ? J'indiquai du doigt la serviette en lin qu'il avait laissé tomber sur le plancher.

 – Ne t'inquiète pas, répondis-je, je ne risque pas d'aller bien loin dans cette tenue.

Les craquements de leurs pas retentirent dans l'escalier puis se fondirent dans les bruits de la maison. Le bordel se réveillait, tardivement et langoureusement. Sous moi, j'entendais des bruits de savates qui traînaient sur le plancher, des claquements de volets, les sempiternels cris à la fenêtre «Gardy-loo !», suivis d'une cascade d'eaux usagées se déversant plus bas sur la chaussée.

 Je perçus un bruit étouffé de conversation dans le couloir, puis une porte qui se refermait. La maison tout entière sembla s'étirer et bâiller en faisant craquer ses poutres de bois et couiner l'escalier. Une soudaine bouffée d'air chaud sentant le charbon s'infiltra par l'âtre froid, exhalaison d'un feu allumé à un étage inférieur, partageant notre conduit de cheminée. 

 Je m'enfonçai dans mes oreillers, lasse et heureuse. J'avais bien quelques courbatures dans des endroits inhabituels, mais ce n'était pas désagréable et, si j'avais eu un petit serrement au cœur en voyant Jamie partir, je ne pouvais nier qu'il était bon de me retrouver seule un moment pour faire le point.

 Je me sentais comme quelqu'un à qui on a offert un coffret fermé à clé contenant un trésor disparu depuis longtemps. Je pouvais le soupeser, le palper et me repaître du plaisir de le posséder, mais je ne savais pas encore ce qu'il contenait.

 Je mourais d'envie d'apprendre dans les moindres détails tout ce que Jamie avait fait, dit et pensé depuis notre séparation forcée. Le connaissant, je me doutais que la vie qu'il avait menée depuis qu'il avait survécu à Culloden était loin d'être simple. Mais de le savoir et être confrontée à la réalité, c'était tout autre chose. 

 Il était resté figé dans ma mémoire trop si longtemps, resplendissant mais statique, comme un insecte fossilisé dans un éclat d'ambre. Les rares découvertes de Roger étaient comme de brefs regards volés au travers d'un trou de serrure, des images isolées, des ponctuations, chacune montrant les ailes de la libellule sous un angle différent, comme la bande-annonce d'un film à venir. À présent, le temps s'était remis en marche et la libellule avait repris son vol, mais je ne voyais encore que les fugitifs reflets étincelants que lançaient ses ailes tandis qu'elle voletait de place en place devant moi.

 Il y avait tant de questions que nous n'avions pas encore eu le temps de nous poser : qu'en était-il de sa famille, de Jenny et des enfants ? De toute évidence, Ian était toujours là, avec sa jambe de bois... mais le reste du clan Fraser ? Les métayers avaient-ils survécu à la mise à sac des Highlands ? Et si oui, pourquoi Jamie vivait-il à Édimbourg et non pas chez lui, à Lallybroch ?

 S'ils étaient en vie, comment allions-nous leur présenter ma soudaine réapparition ? Je me mordis la lèvre, me demandant s'il y avait au moins une explication, la vérité mise à part, qui puisse tenir debout. Tout dépendait de ce que Jamie leur avait raconté après ma disparition. À l'époque, nous n'avions pas vu l'utilité de concocter un mensonge pour justifier le fait que je n'étais plus là : des milliers de gens avaient péri avant, pendant et après la bataille, affamés sur les rochers ou déchiquetés dans la plaine, pourquoi pas moi ?

 Nous trouverions bien une histoire en temps voulu. J'étais plus curieuse de connaître l'ampleur du danger auquel ses activités moins légitimes, à savoir la contrebande et la sédition, exposaient Jamie. La première ne m'inquiétait pas trop : faire de la contrebande était sans doute une activité aussi honorable dans les Highlands que le vol du bétail l'avait été vingt ans plus tôt. Le risque était relativement minime. En revanche, la sédition me paraissait nettement plus dangereuse pour un ex-jacobite déjà condamné pour trahison à la Couronne.

 Cela expliquait sans doute son pseudonyme. Lors de notre arrivée fracassante au bordel la veille au soir, j'avais remarqué que Mme Jeanne l'appelait par son vrai prénom. J'en déduisis qu'il faisait de la contrebande sous sa véritable identité, réservant Alex Malcolm pour ses activités éditoriales, légales et illégales.

 La nuit dernière, j'avais vu, entendu et senti que le Jamie Fraser que j'avais connu existait toujours. Il ne me restait plus qu'à faire connaissance avec les autres facettes de sa personnalité.

 Un coup hésitant à la porte interrompit le cours de mes méditations. Ce devait être le petit déjeuner. Ce n'était pas trop tôt, j'étais morte de faim.

 Je me redressai dans le lit et me calai confortablement contre les oreillers.

 – Entrez ! lançai-je.

 La porte s'ouvrit lentement et, après un bon moment, une tête se pencha dans l'entrebâillement, tel un escargot sortant de sa coquille après une averse de grêle.

 Elle était surmontée d'une tignasse châtain foncé coupée au bol et si épaisse qu'elle faisait penser à un parasol. Dessous, le visage était long et osseux, avec de grands yeux bruns et doux, comme ceux d'un faon, qui me dévisageaient avec un mélange d'intérêt et de méfiance.

Nous nous observâmes un long moment sans rien dire.

 – Vous... vous êtes avec M. Malcolm ? demanda-t-il enfin.

 – Euh... oui, répondis-je prudemment.

 Ce n'était manifestement pas la femme de chambre avec mon petit déjeuner, ni un autre employé de l'établissement, étant de toute évidence un homme, bien que très jeune. Je ne l'avais jamais vu et pourtant, ce visage me paraissait vaguement familier. Je tirai les draps un peu plus haut sur mes seins avant de demander :

 – Et vous, qui êtes-vous ?

 Il hésita un instant puis répondit sur un ton aussi prudent que le mien :

 – Ian Murray.

 – Ian Murray ?

 Je bondis sur mon lit, rattrapant le drap de justesse.

 – Viens ici, ordonnai-je. Si tu es qui je crois, pourquoi n'es-tu pas là où tu es censé être et que fais-tu ici ?

 Il prit une expression ahurie, se demandant sans doute quelle mouche m'avait piquée, puis fit mine de battre en retraite.

 – Arrête ! paniquai-je en sortant une jambe du lit pour le rattraper.

 Ses yeux s'écarquillèrent à la vue de ma jambe nue et il se figea sur place.

 – Entre, insistai-je.

 Je glissai lentement ma jambe sous les draps, et, tout aussi lentement, il entra dans la chambre. Il était grand et dégingandé comme une jeune cigogne, à peine soixante kilos répartis sur une charpente d'un mètre quatre-vingts. À présent que je savais qui il était, la ressemblance avec son père sautait aux yeux. Il avait toutefois le teint pâle de sa mère, qui vira au cramoisi quand il se rendit soudain compte qu'il se tenait devant un lit contenant une femme nue.

 – Je... euh... je cherche mon... je veux dire M. Malcolm, balbutia-t-il, les yeux fixés sur ses souliers.

 – Si tu veux parler de ton oncle Jamie, il n'est pas là.

 Non. Non, à l'évidence ». Il eût l'air incapable d'ajouter autre chose et il continua à fixer le sol, un pied bizarrement tourné sur le côté comme s'il était sur le point de le relever tel un flamant rose, animal auquel il ressemblait drôlement à cet instant. 

 – Vous savez où... commença-t-il.I l releva timidement les yeux vers moi et les rabaissa aussitôt, se dandinant sur place.

 – Il est en train de te chercher. Avec ton père. Ils sont partis il y a moins d'une demi-heure.

 – Avec mon père ? glapit-il en agitant la tête. Mon père est ici ? Vous le connaissez ?

 – Mais oui, dis-je sans réfléchir. Ian et moi sommes de vieux amis.

 Il était peut-être le neveu de Jamie, mais il n'avait pas son talent pour dissimuler ses émotions. Je pus lire sur son visage toutes les pensées qui le traversaient : d'abord le choc en apprenant la présence de son père à Édimbourg, puis l'angoisse à la pensée de la correction qu'il allait recevoir, suivie de l'horreur à l'idée que son père était l'ami de longue date d'une dame à la profession douteuse et enfin de la colère, tandis qu'il révisait son jugement sur son géniteur prétendument respectable.

 – Euh... dis-je, légèrement alarmée. Ce n'est pas ce que tu crois... ton père et moi... enfin, disons plutôt ton oncle et moi...

 Je cherchai désespérément une manière de lui expliquer la situation sans m'enfoncer davantage, mais il tourna les talons et se dirigea vers la porte.

 – Attends une minute ! m'écriai-je. Il s'arrêta sur le pas de la porte sans se retourner. Ses petites oreilles bien propres ressemblaient à de petites ailes, la lumière du jour illuminant leur délicate couleur rose translucide. 

 – Quel âge as-tu ?

 Il se retourna vers moi et se redressa de toute sa dignité meurtrie.

 – J'aurai quinze ans dans trois semaines, madame. Il rougit de nouveau. Ne vous inquiétez pas, je suis assez grand pour savoir dans quel genre de maison je me trouve.

 Il fit un petit geste brusque de la tête, qui se voulait sans doute une révérence, avant de poursuivre :

 – Sans vouloir vous offenser, madame, si mon oncle Jamie... je veux dire, s'il veut...

 Il chercha ses mots et, ne les trouvant pas, balbutia :

 – Ravi de vous avoir rencontrée, madame ! Là-dessus, il pivota sur place et sortit en claquant la porte, faisant trembler le chambranle.

 Je me laissai retomber sur les oreillers, tiraillée entre le rire et l'inquiétude. Je me demandais ce que Ian père allait dire

 son fils quand il le retrouverait, et vice versa. Que voulait Petit Ian de Jamie ? Manifestement, il savait où trouver son oncle. Pourtant, à en juger par sa réaction timorée, il n'avait jamais mis les pieds dans le bordel auparavant.

 Avait-il obtenu cette adresse de Geordie à l'imprimerie ? C'était peu probable. Mais alors... il avait appris le lien entre son oncle et ce lieu par une autre source, probablement de la bouche de Jamie lui-même.

 Cela signifiait que Jamie était déjà au courant de la présence de son neveu à Édimbourg. Mais pourquoi avoir feint la surprise devant son beau-frère ? Ian était son plus vieil ami. Ils avaient grandi ensemble. Si Jamie lui cachait quelque chose, ce devait être grave.

 Je n'eus pas le temps de méditer davantage sur la question car on frappa de nouveau à la porte.

 – Entrez ! criai-je en aplanissant l'édredon devant moi afin d'accueillir le plateau du petit déjeuner.

 La porte s'ouvrit à nouveau. Si à la première ouverture, j'avais dirigé mon regard à 1m50 du sol, anticipant l'apparition de la tête de la femme de chambre, j’avais du ensuite ajuster mon champ de vision de quelques centimètres pour voir Ian. Cette fois-ci je fus obligée d’abandonner. Puis je baissai les yeux et m'exclamai : 

 – Mais enfin, qu'est-ce que vous faites ?

 M. Willoughby était en train d'avancer vers le lit en marchant à quatre pattes. Je m'assis abruptement en recroquevillant mes pieds sous moi. Je me recouvris des draps et de la couverture. 

 Arrivé à un mètre de moi, il laissa retomber sa tête sur le parquet avec un craquement sourd. Il se redressa et répéta l'opération, avec un horrible bruit qui rappelait un melon qu'on éventre d'un coup de machette.

 – Je vous en prie, arrêtez ! m'écriai-je en le voyant s'apprêter à plonger une troisième fois.

 – Moi être mortifié Milles excuses, expliqua-t-il en se redressant sur les talons et en clignant des yeux. 

 Il avait très mauvaise mine et la marque violacée sur son front n'arrangeait rien. Se frapper la tête par terre n'était pas le meilleur des remèdes contre l'excès d'alcool. Je n'avais pas de certitude quant au fait qu'il n'avait pas réellement l’intention de se frapper la tête mille fois. Il avait à l'évidence une sacrée gueule de bois et le fait même d'essayer une seule fois était impressionnant. 

 – Vous n'avez pas à vous excuser être mortifié, dis-je en me tassant prudemment contre le mur.

 – Si si, insista-t-il. Tsei-mi dire vous très honorable femme. Vous première épouse, pas horrible putain.

 – Je vous remercie. Tsei-mi ? Vous voulez dire Jamie ? Jamie Fraser ?

 Le petit homme hocha vigoureusement la tête, ce qui aggrava instantanément son mal de crâne. Il serra ses tempes entre ses mains et ferma les yeux.

 – Tsei-mi, affirma-t-il, paupières closes. Tsei-mi fâché moi insulter très honorable première épouse. Yi Tien Cho être votre humble serviteur.

 Il s'inclina profondément, sans se lâcher la tête. Puis il rouvrit les yeux et se tapota le torse du bout du doigt au cas où je n'aurais pas encore compris.

 – Yi Tien Cho, répéta-t-il.

 – Euh... enchantée de faire votre connaissance. Apparemment rasséréné, il se laissa glisser mollement en avant sur le plancher et se prosterna devant le lit.

 – Yi Tien Cho, très humble serviteur. Si vouloir, première épouse peut marcher sur humble serviteur.

 – Ah, non ! rétorquai-je. Celle-là, vous ne me la ferez pas. On m'a prévenue, n'y comptez pas !

 Il arqua un sourcil surpris puis partit d'un éclat de rire irrépressible. Je ne pus m'empêcher de rire à mon tour. Il se releva avec un sourire radieux et lissa ses cheveux noirs qui pointaient sur son crâne comme des piques d’hérisson.

– Moi laver pieds de première épouse ? Proposa-t-il avec un large sourire. 

 – Certainement pas ! répliquai-je. Si vous voulez vraiment vous rendre utile, descendez demander à quelqu'un de m'apporter mon petit déjeuner. Oh non, attendez ! Avant, racontez-moi plutôt comment vous avez rencontré Jamie, si vous le voulez bien.

 Il se rassit sur ses talons, dodelinant de la tête.

 – Docks, expliqua-t-il succinctement. Deux ans passés. Moi venir de Chine, loin, très loin. Moi pas mangé. Moi caché dans tonneau.

 Il forma un cercle avec ses bras pour illustrer ses propos.

 – Passager clandestin ? demandai-je.

 – Navire marchand, confirma-t-il. Moi vivre sur quais, voler nourriture. Un jour voler whisky, moi très, très soûl. Trop froid, pas dormir. Moi mourir bientôt, mais Tsei-mi moi trouver.

 Il tapota à nouveau son torse.

 – Moi humble serviteur très honorable Tsei-mi. Maintenant, Yi Tien Cho humble serviteur première épouse. Il me fit une révérence ce qui le fit pencher dangereusement au passage mais il se redressa sans encombre. 

 – Le whisky vous perdra, observai-je. Je suis désolée, mais je n'ai rien à vous donner pour soulager votre mal de tête. Je n'ai aucun médicament pour le moment.

 – Vous pas inquiète, me rassura-t-il. Moi toucher boules à moi. Très bon pour santé.

 Je m'interrogeai un instant en silence sur la signification de cette dernière affirmation : était-ce une autre tentative pour toucher mes pieds ou était-il encore trop soûl pour se rappeler de son anatomie ? 

 Ou peut -être, la médecine chinoise établissait-elle un lien entre le mal de tête et les testicules ? Je regardai autour de moi à la recherche d'une arme, si jamais il se décidait à fouiner sous les draps. 

 Je fus vite rassurée. Comme un prestidigitateur, il plongea une main dans l'une de ses vastes manches et en extirpa un petit sac de soie blanche. Il le retourna et fit tomber deux balles dans le creux de sa main. Elles étaient plus grosses que des billes mais plus petites que des boules de billard. En fait, elles avaient à peu près la taille d'un testicule, mais en nettement plus dur. Elles semblaient taillées dans une sorte de pierre verdâtre.

 – Boules de Yi Tien Cho. Jade cantonais. Très bon pour santé, expliqua M. Willoughby en les faisant rouler dans sa paume. Elles se heurtaient en émettant un mélodieux cliquetis.

 – Vraiment ? dis-je, vivement intéressée. Elles sont médicinales ? Je veux dire... elles vous font du bien ?

 Il hocha vigoureusement la tête, puis s'interrompit aussitôt avec un léger gémissement. Après une brève pause, il rouvrit la main et fit tournoyer les boules dans sa paume avec de petits gestes experts des doigts.

 – Tout le corps être une seule partie ; main être toutes les parties, commenta-t-il. Il appuya du doigt divers endroits de sa paume ouverte.

 – Tête, ici, estomac, ici, foie, ici. Boules très puissantes.

 – C'est très intéressant, dis-je, impressionnée. En outre, ça ne tient pas beaucoup plus de place dans une poche qu'un tube d'Alka-Seltzer.

 Sans doute fut-ce l'allusion à l'estomac qui déclencha des grondements sourds émanant de mon ventre.

 – Première épouse avoir faim, observa M. Willoughby avec perspicacité.

 – En effet. Vous ne pourriez pas aller prévenir quelqu'un en cuisine ? demandai-je poliment. Il laissa aussitôt retomber ses boules dans leur pochette et s'inclina.

 – Humble serviteur aller tout de suite, annonça-t-il. Ce qu'il fit, heurtant de plein fouet le chambranle de la porte avant de trouver la sortie.

 Cela commence à devenir ridicule pensai-je. M. Willoughby n'était sans doute pas la personne la mieux indiquée pour convaincre la cuisinière que j'étais en train de mourir de faim. Vu son état, j'aurais déjà été étonnée qu'il soit parvenu au pied de l'escalier d'une seule pièce.

 Plutôt que d'attendre d'autres visiteurs, assise toute nue dans mon lit, je décidai qu'il était temps de prendre les

choses en main. Me drapant élégamment avec soin dans le couvre-lit que je me coinçai sous les aisselles, je sortis sur la pointe des pieds dans le couloir.

 L'étage semblait désert. Hormis celle de la chambre que je venais de quitter, il n'y avait que deux autres portes. Levant le nez, j'aperçus la charpente nue au-dessus de ma tête. J'étais donc sous les combles. Les deux autres chambres devaient être occupées par des domestiques, probablement en train de travailler dans les étages inférieurs.

 Je me penchai par-dessus la balustrade de l'escalier. Des éclats de voix montaient d'en bas. Un délicieux fumet de saucisse grillée flottait dans l'air. Mon sang ne fit qu'un tour. Mon estomac émit alors un long bruit de rappel à l'ordre : non seulement l'odeur était alléchante mais la seule consommation d'un petit sandwich au beurre de cacahuète et un bol de soupe en 24H ne l'avait pas rassasié. Je soulevai le bout du couvre-lit qui traînait derrière moi pour le coincer entre mes jambes comme un sarouel et suivis l'enivrant parfum.

 L'odeur, ainsi qu'un cliquetis de couverts et des bruits de conversations, venait de derrière une porte au premier étage.

 Je l'ouvris et me retrouvai à l'extrémité d'une longue pièce aménagée en réfectoire.

 Autour de la table se trouvaient une vingtaine de femmes, certaines en tenue de ville, mais la plupart dans diverses sortes de déshabillés auprès desquels mon couvre- lit faisait l'effet d'une robe de bure. Une femme en bout de table me remarqua en train de me tortiller sur le seuil et me fit signe d'approcher, se poussant aimablement pour me faire une place sur le long banc.

 – Tu dois être la nouvelle, dit-elle en me dévisageant avec intérêt. Tu es un peu plus âgée que les filles que Madame choisit habituellement. Le plus souvent, elle ne les prend pas au-dessus de vingt-cinq ans. Mais tu n'es pas mal. Je suis sûre que tu auras du succès auprès des clients.

 – Elle a une belle peau et un joli minois, observa une brune de l'autre côté de la table.

 Elle me regarda des pieds à la tête comme un fermier qui évalue la valeur marchande d'une jument.

 – ... Je vois qu'il y a du monde au balcon, conclut-elle en se relevant légèrement pour regarder mes seins de haut.

 – Tu aurais dû passer une chemise si tu n'avais rien d'autre à te mettre, reprit la première. Madame n'aime pas qu'on salisse les couvre-lits.

– Oh oui ! renchérit la brune sans cesser son inspection. Fais gaffe, si tu fais des taches, elle te le retiendra sur tes gages.

– Comment tu t'appelles, chérie ? demanda une troisième. Elle était assise à côté de la brune. C'était une jolie fille rondelette avec un visage sympathique.

– ... On est toutes là en train de bavasser et on ne s'est même pas présentées, poursuivit-elle. Moi, c'est Dorcas. Elle, c'est Peggy.

Elle indiqua la brune d'un signe du menton puis pointa le doigt vers la blonde à côté de moi.

– ... elle, c'est Mollie.

– Je m'appelle Claire, répondis-je en souriant et en remontant l'édredon dans un geste gêné. 

 J'aurais sans doute dû leur dire d'emblée que je n'étais pas la dernière recrue de Mme Jeanne mais, sur le moment, je n'avais qu'une idée en tête : manger.

 Comme si elle avait lu dans mes pensées, la gentille Dorcas tendit un bras vers la console derrière elle et me donna une assiette en bois. Puis elle poussa un grand plat débordant de saucisses vers moi.

 La nourriture n'avait rien de mirobolant, mais, affamée comme je l'étais, elle me parut exquise. En tout cas, elle est nettement meilleure que ce qu'on nous sert au petit déjeuner à la cafétéria de l'hôpital, me dis-je en me resservant une grande louche de pommes de terre sautées.

 – Tu t'es farci un dur à cuire, pour ton premier, hein ? demanda une petite blonde à côté de moi.

 Elle répondait au nom de Millie. Elle lorgnait mes seins et, baissant les yeux, je vis avec effroi une grosse marque bleuâtre qui dépassait de la bordure du couvre -lit. Je ne pouvais pas voir mon cou mais, en suivant le regard de ma voisine, je devinai que le petit picotement que je ressentais dans le creux de la clavicule était dû à un autre suçon.

 – Tu as le nez un peu enflé ! m'informa Peggy en fronçant les sourcils d'un air critique.

 Elle tendit la main pour le toucher, négligeant le fait que son geste faisait s'ouvrir son déshabillé jusqu'au nombril.

 – Il t'a giflée, c'est ça ? demanda-t-elle. S'ils deviennent trop violents, n'hésite pas à appeler. Madame n'aime pas que les clients nous maltraitent. Il te suffit de crier un bon coup et Bruno sera là en un clin d'œil.

– Bruno ? dis-je d'une voix faible.

 – Le portier, précisa Dorcas. Il est fort comme un Turc. On l'appelle Bruno parce qu'il est tout noiraud et poilu comme un ours. Se tournant vers les autres, elle demanda à la tablée :

 – Au fait, c'est quoi, son vrai nom, déjà ? Horace ?

 – Théobald, corrigea Millie.

 Interpellant une servante à l'autre bout de la pièce, elle cria :

 – Janie ! Va chercher un peu de bière ! La nouvelle n'a rien à boire.

 – Peggy a raison, tu sais, reprit-elle en se tournant à nouveau vers moi. N'appelle jamais Bruno quand tu es avec un bon client, ou c'est toi qui dérouilleras. Mais si tu sens que le type est vraiment trop bizarre et qu'il risque de te faire mal, alors hurle ! Bruno reste toujours à portée de main pendant la soirée. Tiens, voilà ta bière.

 Entre-temps, Dorcas avait achevé son tour d’horizon des parties visibles de mon anatomie.

 – Bah, tu n'as pas l'air trop abîmée, conclut-elle. Ça doit te faire un peu mal entre les cuisses, non ?

 – Oh, regardez ! Elle rougit ! s'émerveilla Mollie en gloussant de plaisir. Ma chérie, on voit bien que tu débarques ! J'enfouis mon nez dans mon bock de bière pour cacher ma gêne.

 – T'en fais pas, reprit Mollie en me tapotant le bras. Après le petit déjeuner, je te montrerai où sont les baignoires. Tu verras, après avoir laissé tremper ta bonbonnière une demi-heure dans l'eau chaude, elle sera comme neuve.

 – N'oublie pas de lui montrer où sont les jarres, intervint Dorcas.

 Se penchant vers moi, elle expliqua :

 – Ce sont des herbes aromatiques. Tu les mets dans l'eau du bain avant de t'asseoir. Madame aime qu'on sente bon.

 – « Si ces messieurs voulaient coucher avec des poissons, ils iraient sur les docks, cela leur reviendrait moins cher », couina Peggy en singeant sa patronne avec un lourd accent français. 

 La tablée fut secouée d'une vague de rires, presque aussitôt étouffés par l'apparition de la dame en question qui venait d'entrer à l'autre bout de la pièce. Elle fronçait les sourcils d'un air soucieux et semblait trop préoccupée pour remarquer l'hilarité contenue de ses pensionnaires.

 – Pffft, soupira Mollie. Ce doit être un client matinal. Je déteste quand ils se pointent au beau milieu du petit déjeuner. C'est très mauvais pour la digestion.

 – Te bile pas, Mollie, c'est Claire qui va s'en occuper, déclara Peggy.

 Elle rabattit son épaisse natte brune derrière son épaule avant de m'informer :

 – La dernière arrivée se charge toujours des clients dont personne ne veut. C'est la règle.

 – T'auras qu'à lui enfoncer un doigt dans le cul, conseilla Dorcas. Ça les fait jouir en un rien de temps. Si tu veux, je te mettrai un petit pain de côté pour plus tard.

 – Euh... merci, marmonnai-je.

 Au même moment, Mme Jeanne remarqua ma présence et ouvrit grande une bouche horrifiée.

 – Mais... mais que faites-vous ici ? Cracha-t-elle. Elle se précipita vers moi et me prit par le bras.

 – Je mange, rétorquai-je, peu d'humeur à être dérangée. Je me libérai alors de son étreinte pour récupérer mon broc de bière. 

 – Merde (en français)! Cracha-t-elle. Personne ne vous a monté un repas ?

 – Non, dis-je, ni de vêtements. Je fis un geste pour montrer l'édredon en guise de preuve, lequel était sur le point de tomber par terre. 

 Nez de Cleopatre (en français)! dit-elle avec rage. Elle se tourna et balaya la salle d'un regard assassin :

 – Où est cette bonne à rien ? Je vais la faire fouetter ! Je suis atrocement confuse, madame !

 – Ce n'est pas grave, je vous assure, m'empressai-je d'intervenir. J'ai très bien mangé.

Je lançai un regard vers la table, autour de laquelle les filles me dévisageaient avec stupeur.

 – Ravie d'avoir fait votre connaissance, mesdemoiselles, dis-je en me levant pour les saluer d'une révérence le plus gracieusement possible tout en tenant l'édredon. « Maintenant, Madame, qu'en est-il de ma robe ? » 

  

Poursuivie par les excuses confuses de Mme Jeanne et par ses espoirs réitérés que je ne jugerais pas nécessaire d'informer mon mari de cette promiscuité indigne de moi avec le personnel de l'établissement, je remontai deux étages et fus conduite dans une petite pièce où étaient accrochées une multitude de robes en cours de confection.

 Il s'agissait manifestement de l'atelier de couture de la maison. Mme Jeanne me laissa face à un mannequin au sein hérissé d'épingles et s'excusa avant de refermer la porte.

 – Je reviens tout de suite, je n'en ai que pour un instant, m'assura-t-elle.

 Je me promenai dans la pièce, traînant mon couvre-lit derrière moi, inspectant les rouleaux de soie, les guêpières brodées et différents modèles de déshabillés assez imaginatifs. Plusieurs robes semblaient pratiquement finies, toutes avec des décolletés plongeants et des motifs élaborés. J'en décrochai une au hasard et la passai.

 Elle était en coton fin, avec un décolleté prononcé et des broderies représentant des mains qui s'étiraient voluptueusement sous les seins, s'enroulaient autour de la taille et se répandaient en caresses libertines sur les hanches. Elle n'était pas encore ourlée mais sinon paraissait achevée. En outre, elle me laissait une bien plus grande liberté de mouvement que le couvre-lit.

 J'entendis des voix dans le couloir. Madame était en train d'enguirlander un homme, que je supposai être Bruno.

 – Je me fiche de ce qu'a fait la sœur de cette misérable ! sifflait-elle. Ce n'était pas une raison pour laisser l'épouse de M. Jamie nue et affamée...

 – Vous croyez vraiment que c'est sa femme ? demanda la voix grave. J'ai entendu dire qu'il...

 – Moi aussi, mais s'il dit que c'est sa femme, ce n'est pas moi qui vais le contredire, n'est-ce pas (français) ? rétorqua Mme Jeanne avec impatience. Quant à cette maudite Madeleine...

 – Ce n'est pas sa faute, madame, coupa Bruno. Vous n'avez pas entendu la nouvelle... au sujet du monstre ? Madame poussa un petit cri.

 – Oh non ! Encore ?

 – Oui, madame. À quelques portes d'ici, au-dessus de la taverne du Hibou vert. Cette fois, il a eu la sœur de Madeleine. Le prêtre est venu le lui annoncer juste avant le petit déjeuner. Alors, vous voyez...

 – Mon Dieu ! La pauvre petite... souffla Mme Jeanne, bouleversée. Oui, bien sûr, je comprends maintenant. Vous êtes certain que c'est... le monstre ?

 – Oui, madame. Elle a été tuée avec une hache ou un grand couteau...

 Il baissa la voix avant de préciser :

 – ... le prêtre m'a confié qu'il l'avait même décapitée. Le corps se trouvait près de la porte de sa chambre et la tête...

 Sa voix se fit plus sourde encore.

 – ... la tête était posée sur le manteau de cheminée, regardant vers la porte. Le concierge qui l'a trouvée est tombé dans les pommes.

 Un bruit sourd dans le couloir me fit comprendre que Mme Jeanne venait de faire de même. J'avais moi-même la chair de poule et les genoux tremblants. Je commençais à comprendre pourquoi Jamie avait eu quelques hésitations à m'installer dans une maison de passe.

 Quoi qu'il en fût, j'étais maintenant habillée, du moins décente. J'ouvris la porte et trouvai Mme Jeanne à demi allongée sur un sofa dans le couloir, un colosse patibulaire lui tapotant la main.

 – Ah, madame Fraser ! s'exclama-t-elle en me voyant. Oh, je suis désolée. Je ne voulais pas vous faire attendre mais... j'ai eu de mauvaises nouvelles.

 – Oui, je sais. Qu'est-ce que c'est que cette histoire de monstre ?

 – Vous nous avez entendus ? S'alarma-t-elle, toute pâle et se triturant les mains. Oh, mon Dieu, que va-t-il dire !

 – Qui ça ? Jamie ou le monstre ?

 – Votre mari. Quand il entendra que sa femme a été honteusement négligée, prise pour une... fille de joie, et exposée

à... à... à...

 – Je crois qu'il s'en remettra, la rassurai-je. Mais j'aimerais en savoir plus sur ce monstre.

 – Vraiment ? s'étonna Bruno.

 Il était énorme, avec des épaules tombantes et de longs bras qui, à mon avis, le faisaient plus ressembler à un gorille qu'à un ours, surtout avec son front bas et son menton rentré. Cela dit, en tant que videur dans un bordel, il avait tout à fait la tête de l'emploi. Il lança un regard hésitant vers Mme Jeanne, mais celle-ci venait d'apercevoir une petite pendule émaillée sur la console et bondit sur ses pieds avec un cri d'alarme.

 – Fichtre Crottin ! jura-t-elle. Il faut que j'y aille ! il m'a dit qu'il serait là à dix heures. C'est épouvantable ! Sitôt dit, sitôt fait, elle dévala l'escalier et disparut avant que Bruno et moi ayons eu le temps de réagir. La patronne hors de portée, j'en profitai pour interroger Bruno : 

 Sans plus de cérémonie, elle quitta précipitamment la pièce, me laissant bouche bée, tout comme Bruno. 

 - Oh, dit-il en se reprenant, c'est vrai. C'était prévu pour dix heures. 

 Il était dix heures et quart selon l'horloge en émail. Peu importe ce qui était prévu, j'espérai que cela attendrait. 

 – Le monstre ? lui rappelai-je.

 Après une légère hésitation de pure convenance, il se montra tout disposé à me fournir les détails les plus scabreux de l'affaire.

 Le monstre d'Édimbourg était un meurtrier en série. Sorte de précurseur de Jack l'Éventreur, il s'en prenait aux femmes de petite vertu, qu'il tuait à coups d'objets contondants. Dans certains cas, les corps avaient été démembrés ou, pour reprendre les termes pudiques de Bruno, « avaient subi divers outrages »

 Les crimes, huit en tout, s'étaient produits à intervalles irréguliers au cours des deux dernières années. À une exception près, toutes les victimes avaient été assassinées dans leur chambre, cinq dans leur appartement où elles vivaient seules, et deux dans un bordel. D'où l'agitation de Mme Jeanne, sans doute.

 – Quelle était l'exception ? demandai-je. Bruno se signa avant de répondre.

 – Une nonne, murmura-t-il. Une sœur française de l'ordre du Sacré-Cœur.

 La religieuse, ayant débarqué à Édimbourg avec un groupe de consœurs en chemin pour Londres, avait été enlevée en début d'après-midi sur les quais. Le temps qu'on la retrouve dans une des ruelles sombres d'Édimbourg à la nuit tombée, il était trop tard.

 – Violée ? demandai-je avec un intérêt clinique. Bruno me regarda d'un air suspicieux.

 – Je l'ignore, madame, répondit-il d'un air légèrement choqué.

 Il se redressa péniblement, ses épaules tombant de fatigue. Il avait dû être de service toute la nuit et semblait épuisé.

Il prit congé avec une courtoisie distante et partit se coucher.

 Je restai seule sur le petit sofa en velours, légèrement étourdie. Je n'avais jamais imaginé qu'il pouvait se passer tant de choses dans un bordel pendant la journée.

 Il y eut un bruit de pas précipités à l'étage au-dessous et j'entendis quelqu'un grimper les marches de l'escalier quatre à quatre. Il y eut soudain un bruit sourd à la porte, comme si quelqu'un utilisait un petit marteau en métal pour demander la permission d'entrer. J'eus juste le temps de me lever pour voir un homme faire irruption sur le palier, vociférant quelque chose en français avec un accent prononcé et une telle hargne que je n'en compris pas les trois quarts.

 – Vous cherchez Mme Jeanne ? réussis-je à placer tandis qu'il reprenait son souffle.

 C'était un jeune homme brun d'une trentaine d'années, à la charpente assez frêle mais d'une remarquable beauté, aux cheveux et aux sourcils de jais. Il me fusilla du regard, puis son visage subit une transformation extraordinaire : ses sourcils se haussèrent, ses yeux noirs s'écarquillèrent et son teint devint livide.

 – Milady ! souffla-t-il.

 Il se laissa tomber à genoux et enlaça mes cuisses, enfouissant son nez dans ma robe au niveau de mon entrejambe.

 – Mais enfin, lâchez-moi ! M'écriai-je en le prenant par les épaules pour l'éloigner. Vous êtes fou ! Je ne suis pas de la maison, lâchez-moi ! Je tentai vainement de le repousser. 

 – Milady ! répéta-t-il. Milady, vous êtes revenue ! C'est un miracle ! Dieu vous a rendue à nous !

Il releva des yeux humides vers moi et m'adressa un sourire radieux, montrant une superbe rangée de dents blanches.

 Un vague soupçon s'éveilla en moi, me laissant entre voir le visage d'un enfant espiègle sous les traits de ce beau ténébreux.

– Fergus ! m'exclamai-je. Fergus, c'est toi ? Mais relève-toi ! Mon Dieu... laisse-moi te regarder.

Il ne m'en laissa pas le temps. Il se redressa et m'étreignit avec une telle force que je crus y laisser quelques côtes. Je le serrai également dans mes bras, frappant son dos d'excitation. Je lui caressai l'épaule, ravie de le retrouver. Il n'avait qu'une douzaine d'années la dernière fois que je l'avais vu, juste avant la bataille de Culloden. À présent c'était un homme. Les poils drus de sa barbe naissante me grattaient la joue.

 – Je vous ai prise pour un fantôme ! rit-il. Mais vous êtes bien réelle, n'est-ce pas ?

 – Oui, je puis te l'assurer.

 – Vous avez vu milord ? Il sait que vous êtes ici ?

 – Oui.

 Oh ! Il cligna des yeux et recula d'un pas tandis qu'il semblait réaliser quelque chose. « Mais, qu'en est-il de... » Il s’arrêta, confus.  Qu'en est-il de quoi ? 

 Au même instant, la voix de Jamie retentit dans la cage d'escalier :

 – Ah, te voilà ! Mais qu'est-ce que tu fabriques là-haut !

 Il gravit rapidement les dernières marches et tressaillit en voyant ma robe.

 – Où sont tes vêtements, Sassenach ?

 Puis, sans me laisser le temps de répondre, il haussa les épaules.

 – Peu importe, on verra plus tard. Viens, Fergus, ce n'est pas le moment de traîner, j'ai dix-huit tonneaux d'eau-de-vie qui attendent dans l'allée et les douaniers aux fesses.

 Là-dessus, ils disparurent dans l'escalier en bois dans un tonnerre de bottes et je me retrouvai seule une fois de plus.

 Ne sachant pas si je devais les rejoindre en bas ou me terrer dans ma chambre, ce fut la curiosité qui l'emporta. Je refis un petit tour dans l'atelier de couture où je trouvai un grand châle brodé de rosés trémières pour cacher pudiquement ma gorge, puis descendis au rez-de-chaussée.

 Suite à la nuit dernière, je n'avais qu'une vision très partielle de la disposition des lieux mais les bruits qui émanaient des fenêtres me permirent de savoir de quel côté était la rue principale (NDLT : High Street) . Je présumai donc que l'allée dont Jamie avait parlé était à l'opposé mais sans certitude. Les maisons d’Édimbourg étaient en effet souvent construites d'une drôle de manière pour utiliser le moindre recoin possible. 

 Une fois au pied des marches, je tendis l'oreille, guettant un bruit de fûts roulant sur les pavés. Soudain, je sentis un courant d'air froid s'enrouler autour de mes chevilles et je fis volte-face pour me retrouver nez à nez avec un homme qui sortait de la cuisine.

 Il parut aussi surpris que moi mais, après une demi-seconde de stupeur, il m'adressa un sourire narquois et m'attrapa par le coude.

 – Bien le bonjour, ma jolie, susurra-t-il. Déjà au turbin de si bon matin ?

 – Vous savez ce qu'on dit de ceux qui se lèvent tôt ?.... : « L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt », rétorquai-je en tentant de dégager mon bras.

 – Ah ! mais je vois qu'on a de l'humour ! Non, on en dit quoi ? demanda-t-il en riant, ce qui révéla les dents abîmées de son étroite mâchoire. 

 Et bien c'est quelque chose qu'on dit en Amérique, maintenant que j'y pense, dis-je en réalisant soudainement que Benjamin Franklin n'avait sûrement pas grande audience à Édimbourg. 

 Et bien, tu as l'esprit aiguisé, poulette, dit-il en souriant. Dis-moi, elle t'a envoyée faire diversion, c'est bien ça ?

 – Mais non. De qui voulez-vous parler ?

– De la mère maquerelle, dit-il en lançant des regards circulaires. Où est-elle ?

 – Je n'en sais rien. Lâchez-moi !

 Loin d'obtempérer, il enfonça ses doigts crochus dans mon bras. Il se pencha sur moi et me murmura à l'oreille :

 – Il y a une récompense, tu sais ? Un pourcentage sur la valeur de la marchandise saisie. Personne n'en saura rien, sauf toi et moi. Qu'est-ce que t'en dis, mon ange ?

 Il inséra doucement son doigt sous un de mes seins et fit émerger le mamelon sous le tissu. 

 

J'ai les douaniers aux fesses», avait annoncé Jamie. Ce devait être l'un d'entre eux, un officier de la Couronne chargé d'appréhender les contrebandiers et de saisir les produits prohibés. Combien de ses collègues se cachaient dans la maison ? Je songeai un instant à ce que m'avait dit Jamie au sujet des peines encourues par ceux qui se faisaient prendre : «Pilori, déportation, flagellation, emprisonnement, les oreilles clouées sur la place publique » ...

 – Je ne sais pas de quoi vous parlez ! Rétorquai-je en essayant de paraître choquée. Lâchez-moi pour la dernière fois ! Il n'était sûrement pas seul. Combien d'entre eux étaient là, aux alentours ? 

 – S'iou plaît. Vous laisser madame partir . Oui, s'il-vous-plaît, lâchez-la!  dit une voix derrière moi.

 Je vis le douanier ouvrir grand les yeux.M. Willoughby se tenait sur la deuxième marche de l'escalier dans sa tunique de soie bleu vif, un gros pistolet dans les mains. Il inclina poliment la tête en direction du douanier, précisant :

 – Madame pas horrible putain. Madame honorable première épouse.

 Le douanier ouvrit grand la bouche, regardant médusé le petit Chinois, puis il se retourna vers moi :

 – Tu es mariée à ce... Jaune ? demanda-t-il, incrédule.

 M. Willoughby, qui manifestement n'avait pas tout compris, répéta en dodelinant de la tête :

 – Première épouse.

 ses yeux injectés de sang, je devinai qu'il ne s'était pas encore tout à fait remis de sa cuite, ce que le douanier ne pouvait deviner.

 – Hé là ! Qu'est-ce que ça veut... lança-t-il en me tirant à lui. Écoute, commença-t-il...

 Estimant sans doute qu'une seule sommation suffisait, M. Willoughby appuya sur la détente.

 Il y eut une détonation assourdissante, suivie d'un hurlement perçant : le mien. Le palier fut envahi par une épaisse fumée grise. Le douanier chancela en arrière et s'écrasa contre la boiserie avec un air ahuri, une rosette de sang se répandant sur son gilet.

 Sans réfléchir, je bondis vers lui et le soutins en le prenant sous les bras. Il était trop lourd pour moi et je glissai lentement sur le parquet, le douanier m'écrasant de tout son poids. Des cris fusaient de toutes parts dans la maison à mesure que les pensionnaires sortaient de leurs chambres pour voir ce qui se passait, si bien que je n'entendis pas Fergus qui venait de réapparaître à mon côté, comme surgi de nulle part.

 – Milady ! s'exclama-t-il en me voyant assise par terre, le douanier couché en travers de mes jambes. Qu'est-ce que vous avez fait ?

 – Moi ? m'indignai-je. Je n'ai rien fait, demandez plutôt au Chinois de Jamie à celui-là ! Je fis un signe du menton vers M. Willoughby, qui avait laissé tomber son arme à ses pieds et observait sa victime avec un regard morne, les yeux injectés de sang. 

 Fergus répondit quelque chose en Français, trop vulgaire pour être répétée ; ce n'était certainement pas un complément. Puis il bondit vers le Chinois et tendit la main pour le prendre par l'épaule. Du moins, je crus d'abord que c'était une main, jusqu'à ce que j'aperçoive un reflet métallique.

 – Fergus, m'exclamai-je, que t'est-il arrivé ?

 J'étais tellement sidérée de voir son crochet que je stoppai ma vaine tentative d'éponger le sang du douanier avec mon châle. Il suivit mon regard puis haussa les épaules.

 – Oh ça, milady ? Ce n'est rien, c'est les Anglais. Je vous raconterai plus tard. Quant à toi, canaille, à la cave !

 Il entraîna M. Willoughby vers une porte cachée sous l'escalier, l'ouvrit et le poussa sans ménagement à l'intérieur avant de la refermer dans un claquement sec. J'entendis un long fracas qui me laissa penser que le Chinois roulait au bas des marches, ses vertus acrobatiques l'ayant momentanément abandonné, mais je n'eus pas le temps de m'en

inquiéter.

 Fergus s'accroupit à mon côté et souleva la tête du douanier par les cheveux.

 – Vous êtes combien en tout ? demanda-t-il. Parle, cochon, ou je t'égorge. Cette menace semblait superflue, vu l'état du malheureux.

 – Va... te... faire... souffla ce dernier en souriant. 

 Puis, après une dernière convulsion qui figea son visage en un horrible rictus, il vomit un filet de sang baveux et rendit l'âme sur mes genoux.

 Un autre bruit de bottes retentit dans l'escalier de la cave et Jamie fit irruption dans l'entrée, manquant trébucher sur les jambes du cadavre. Son regard ahuri parcourut le mort des pieds à la tête puis s'arrêta sur moi.

 – Qu'est-ce que tu as fait, Sassenach ? demanda-t-il, horrifié.

 – C'est pas elle, c'est l'autre... la fièvre jaune, rétorqua Fergus.

 Il rangea son pistolet sous sa ceinture et m'offrit sa main unique pour m'aider à me relever.

 – Venez, milady, il faut vous réfugier dans la cave. Jamie passa devant lui et lui indiqua la porte d'entrée d'un geste du menton.

 – Laisse, je m'en occupe, dit-il. Fais le guet devant l'entrée. S'il vient quelqu'un, lance le signal habituel et ne dégaine que si c'est absolument indispensable.

 Fergus acquiesça et disparut.

 Jamie enveloppa hâtivement le corps dans mon châle puis le souleva pour me dégager. Je me relevai alors avec difficulté mais soulagée. Ma robe était souillée de sang et d'autres substances douteuses.

 – Ooooh ! je crois bien qu'il est mort ! dit une voix féminine au-dessus de nos têtes.

 Je levai les yeux et découvris les visages fascinés d'une dizaine de filles penchées au-dessus des balustrades des étages supérieurs, nous contemplant tels des chérubins sur une fresque baroque.

 – Rentrez dans vos chambres ! tonna Jamie.

 Il y eut un chœur de petits cris perçants et elles s'éparpillèrent comme une nuée de moineaux effarouchés.

 Jamie vérifia autour de nos pieds si le mort n'avait pas laissé de traces de sang sur le sol mais celui-ci était immaculé, mon châle et ma robe ayant tout absorbé.

 – Viens, me dit-il.

 L'escalier était raide et la cave plongée dans le noir. Je m'arrêtai en bas des marches, attendant Jamie qui ahanait sous le poids du douanier jeté sur son épaule.

 – Avance tout droit jusqu'au mur, m'instruisit-il. Il y a une trappe secrète, accroche-toi à mon bras. 

 La porte au- dessus de nous étant refermée, je ne voyais rien. Heureusement, Jamie semblait pourvu d'un radar. Je lui pris la main et me laissai guider, me heurtant contre des objets invisibles dans le noir, jusqu'à ce que mes doigts rencontrent un mur humide devant moi.

 Jamie prononça un mot en gaélique. Ce devait être l'équivalent de « Sésame, ouvre-toi » car il y eut un grincement et un mince rai de lumière se dessina devant moi. Il s'élargit pour devenir une brèche puis un pan de mur pivota, dévoilant une petite porte en bois sur laquelle étaient montées de fausses pierres en trompe-l'œil.

 La seconde cave était vaste. Elle faisait au moins dix mètres de long et était éclairée par des bougies. Plusieurs personnes s'y affairaient et l'atmosphère était saturée par d'étourdissantes vapeurs d'eau-de-vie. Jamie laissa tomber le corps dans un coin et se tourna vers moi.

 – Mon dieu, tu vas bien, Sassenach ? La cave était simplement éclairée par quelques chandelles, placées ici et là. Je pouvais juste voir son visage, il avait les traits tirés. 

 – J'ai un peu froid, dis-je en faisant de mon mieux pour ne pas claquer des dents. Ma robe est trempée de sang. Sinon, je vais bien. Je crois. 

 – Jeanne ! Appela-t-il se tournant vers une des extrémités de la cave. 

 Une des silhouettes au fond de la cave s'approcha et je reconnus Mme Jeanne, apparemment toujours aussi inquiète.

Il lui résuma brièvement la situation, ce qui ne sembla guère apaiser ses angoisses.

 – Horreur ! s'exclama-t-elle. Un homme abattu ? Dans ma maison ? Devant témoins ?

 – J'ai bien peur que oui, répondit simplement Jamie. Je vais arranger ça, mais en attendant, il faut que vous remontiez. Il n'était peut-être pas seul. Vous savez ce qu'il vous reste à faire.

 Le calme de Jamie sembla la rassurer ainsi que le contact de sa main sur son bras. Elle se tourna pour obéir.

 – Oh, Jeanne ! la rappela-t-il. Lorsque vous redescendrez, pourriez-vous apporter d'autres vêtements pour ma femme ? Si sa robe n'est pas encore prête, empruntez-en une à Daphné, je crois qu'elle a la bonne taille.

– Des vêtements ? répéta Mme Jeanne sans avoir l'air de comprendre.

Comme elle plissait les yeux dans la pénombre, j'avançai dans le halo d'une bougie, révélant les dégâts causés par ma rencontre avec le douanier.

Elle cligna plusieurs fois les yeux, se signa, puis tourna les talons sans un mot, disparaissant par la trappe secrète qui se referma derrière elle avec un grondement sourd.

Je commençai à trembler, tant par réaction à ce qui venait de se produire qu'à cause du froid. J'avais beau être habituée à la vue du sang et aux morts violentes, l'enchaînement précipité des événements de la matinée était assez éprouvant. C'était pire qu'être de service aux urgences un samedi soir.

Jamie me guida d'une main dans le dos. « On va te nettoyer. » A l'instar de Madame Jeanne, son contact m'apaisa : je me sentis tout de suite mieux, bien que toujours sur la réserve. 

 « Me nettoyer ? Dans quoi ? Du whisky ? » 

 Cela le fit rire. « Non, avec de l'eau. Je peux même t'offrir une baignoire mais l'eau est gelée ». 

 Elle était effectivement gelée. 

 – Brrrr... grelottai-je. D'où vient cette eau, d'un glacier ? J'en imbibai un mouchoir pour essayer de me nettoyer. 

 L'eau provenait d'un tuyau qui sortait du mur. Il était fermé par un bouchon constitué de chiffons d'une propreté douteuse que Jamie retira pour laisser s'en échapper un filet d'eau glacée. 

 Je retirai vivement ma main du flot gelé et l'essuyai sur ma chemise, sans grande efficacité vu ce qu'il en restait. Jamie secoua la tête tandis qu'il s'activait pour approcher la grande baignoire en bois. 

 – Du toit, répondit-il fièrement. Nous y avons installé une citerne qui recueille l'eau de pluie et l'achemine ensuite jusqu'ici par des tuyaux cachés dans la maçonnerie.

 Cela me fit rire. 

 – Quelle merveille. Pour quoi faire ?

 – Pour couper l'eau-de-vie, dit-il en montrant de la main le reste de la pièce où plusieurs silhouettes s'activaient parmi les allées de tonneaux et tuyaux. L'alcool qui arrive ici fait plus de soixante degrés. On le coupe avec de l'eau avant de le vendre dans les tavernes. Attends, je vais te faire goûter, ça te réchauffera.

 

Il remit temporairement le bouchon en chiffon dans le tuyau et se pencha pour pousser un peu plus la baignoire sur le sol en pierre. « Là, on va l'enlever du passage, ils vont avoir besoin de l'eau ». En effet, un des hommes attendait là avec un petit bidon serré dans ses mains. Sans un seul regard pour moi, il fit un signe de tête à Jamie et mit le bidon sous le filet d'eau. 

 Réfugiée derrière un paravent de fortune fait de tonneaux vides, je jetai un coup d’œil aux lambeaux de ma chemise. Une chandelle brûlait dans une marre de cire un peu plus loin, se reflétant à la surface de l'eau et donnant un air lugubre à l'environnement. Je me déshabillai rapidement, prise de tremblements violents et regrettant le confort de l'eau chaude dû à la plomberie moderne, confort auquel il m'avait semblé si simple de renoncer lorsque je l'avais encore. 

 Jamie fouina dans sa manche et en retira un large mouchoir. Il le regarda, circonspect. « Mh, c'est de toute façon toujours plus propre que ta chemise » dit-il en haussant les épaules. Il me le passa et partit en s'excusant pour aller surveiller le reste des opérations de l'autre côté de la pièce. 

 L'eau était glaciale, tout comme la pièce et je me hâtai de m'éponger, les gouttelettes d'eau me faisant l'effet de glaçons roulant sur mon ventre. Je frissonnai. 

 Les souvenirs de ce qui venait de se passer n'arrangeaient rien. De toute évidence, nous étions en sécurité pour le 

moment, du moins tant que les douaniers se feraient berner par le faux mur. 

 Mais dans le cas contraire, nous étions en danger. Il ne semblait pas y avoir d'autres sorties que ce faux mur et s'il était compromis, nous nous ferions prendre la main dans le sac avec une large collection de produits illégaux, sans oublier le corps assassiné d'un Officier du Roi. 

 D'ailleurs, de toute évidence, la disparition de cet officier allait provoquer des recherches ? J’eus alors des visions de douaniers fouillant le bordel, enquêtant, menaçant les filles de joie, moi-même, Jamie et Mr Willoughby ainsi que les témoins du meurtre. Sans le vouloir, je jetai un coup d’œil dans le coin où le cadavre avait été déposé, recouvert du châle jaune et rose. Le Chinois était invisible, ayant sans doute perdu connaissance derrière une caisse de cognac. 

 Il disparut quelques instants tandis que je tentais tant bien que mal d'enlever le sang sur mes mains et ma robe, et revint avec un gobelet rempli d'eau-de-vie. 

 - Tiens Sassenach, bois cela. Tes dents claquent tellement qu'on dirait que tu vas te mordre la langue. 

 Jamie était revenu dans ma cachette, tel un fidèle Saint-Bernard avec sa petite dose de cognac autour du cou. 

 -M-Merci. Je dus lâcher l'étoffe et utiliser mes deux mains pour me saisir du gobelet de bois et le tenir immobile. L'alcool se déversa comme une coulée de lave en fusion dans mon estomac, déroulant ses tentacules de feu jusque dans mes orteils. Je crachai, toussai, et me frappai le sternum avant de réussir à reprendre mon souffle. 

 – Seigneur Jésus ! Cela fait du bien, haletai-je. Tu m'as donné la version pure !

 – Euh..., dit Jamie, étonné. C'est de l'eau-de-vie coupée mais elle est un peu plus forte que ce que l'on vend. Si je t'avais donné ce qui arrive directement dans nos fûts, ça t'aurait sans doute tuée. Finis et rhabille toi, tu pourra ensuite en reprendre. 

 Il me reprit le gobelet des mains pour me redonner l'étoffe et m'observa pensivement tandis que je finissais avec hâte mes ablutions, nettement réchauffée.

 J'avais bien imaginé que sa vie était compliquée mais je réalisais que mon retour l'avait rendue encore un peu plus complexe. J'aurai payé cher pour savoir ce qu'il pensait. 

 - A quoi penses-tu Jamie ? dis-je en le regardant de travers tandis que je nettoyais les dernières tâches de mes cuisses. 

 L'eau ruisselait le long de mes mollets, la lumière de la chandelle éclairait les vaguelettes par éclair. C'était comme si le sang noir séché que je venais d'enlever revenait à la vie dans l'eau, rouge vif. 

 Les traits tirés de Jamie disparurent un instant alors qu'il posait à nouveau les yeux sur moi. 

Je pense que tu es magnifique Sassenach, dit-il doucement. 

 - Sûrement si tu as un goût prononcé pour un morceau de chair de poule géant ! dis-je bêtement en sortant de la baignoire pour me saisir du gobelet. 

 Il me sourit, ses dents blanches contrastant dans le noir de la cave. 

 - Oh oui, et bien, tu dois parler au seul homme d’Écosse capable d'avoir une érection monstrueuse à la vue d'une poulette déplumée. 

 J'avalai de travers mon cognac et m'étouffai de rire et d'horreur. 

 Jamie enleva prestement son manteau pour m'entourer avec, me prenant ensuite dans ses bras tandis que je tremblai encore, toussai et haletai. 

 - C'est compliqué de passer devant un poulailler et de rester décent...murmura-t-il dans mon oreille tout en frottant mon dos à travers le tissu. Là, Sassenach, là. Tout va bien. 

 Je m'accrochai à lui, tremblante. 

 – Je suis désolée pour ce qui est arrivé tout à l'heure dis-je quand j'eus terminé. Tout est ma faute. M. Willoughby a tiré sur le douanier parce qu'il croyait qu'il me faisait des avances. Jamie se mit à rire.

 – Tu n'y es pour rien, Sassenach. Et puis, ce n'est pas la première fois que le Chinois fait des bêtises. Quand il a bu, il est incontrôlable.

 Il fronça soudain les sourcils, comme s'il venait seulement de comprendre ce que je venais de lui dire.

 – Le « douanier » ? Tu as bien dit que c'était un douanier ?

 – Oui, pourquoi ?

Il ne répondit pas et tourna les talons, retournant dans le coin de la cave où il avait laissé tomber le corps en se saisissant de la chandelle. Ne voulant pas rester seule dans le noir, je le suivis près du cadavre recouvert du châle. 

 – Tiens ça. Jamie me mit la chandelle dans la main et s'agenouilla près du cadavre et s'approcha la chandelle du visage cireux. Il l'examina longuement et marmonna quelque chose dans sa barbe. 

 

J'avais vu une certaine quantité de cadavres, ce n'était donc pas un choc mais cela n'en resta pas moins une expérience désagréable. Les yeux étaient révulsés derrière les paupières mi-closes, ce qui n'arrangea rien. Jamie fronça les sourcils à la vue du visage du mort et grommela quelque chose dans sa barbe. 

 – Qu'y a-t-il ? demandai-je derrière lui.

 J'avais cru ne jamais réussir à me réchauffer mais le manteau de Jamie était chaud grâce à son épais tissu et les restes de sa propre chaleur corporelle. J'avais toujours froid mais je ne tremblais plus. 

 Ce n'est pas un douanier, répondit Jamie. Je connais tous ceux qui opèrent dans la région, ainsi que leurs supérieurs. Je n'avais jamais vu cet homme auparavant.

 Avec une mine dégoûtée, il écarta la veste du mort et fouilla dans ses poches intérieures, en-extirpant un canif et un petit livre relié en carton rouge.

 – Nouveau Testament, lus-je, interloquée. Jamie hocha la tête et essuya le livre sur le châle.

 – Douanier ou pas, c'est un peu étrange d'emporter seulement cet objet .

 Il essuya le petit livre sur le châle et remit en place le tissu sur le visage du cadavre puis se releva, secouant la tête. 

 C'est tout ce qu'il a dans les poches. Or un douanier porte toujours sur lui un mandat ou une autorisation spéciale, autrement il ne peut pas faire de perquisitions ou de saisies. Qu'est-ce qui t'a fait penser qu'il était douanier ?

 Je serrai les pans du manteau de Jamie un peu plus fort, essayant de me rappeler ce que l'homme avait dit. 

 – Il voulait savoir où tu étais et m'a demandé si j'avais été envoyée pour faire diversion. Puis il m'a dit qu'il y avait une récompense, une sorte de commission sur la valeur des biens saisis, et il m'a dit : « Personne n'en saura rien, sauf toi et moi. » Comme tu m'avais dit que les douaniers te poursuivaient, j'en ai tout naturellement déduit qu'il en était un. Puis M. Willoughby est arrivé et les choses se sont gâtées.

 Jamie paraissait perplexe.

 – Mouais... Je n'ai pas la moindre idée de l'identité de cet homme mais je suis bigrement soulagé qu'il ne soit pas douanier. J'ai cru un moment que notre marché était tombé à l'eau. Finalement, ce n'est pas si grave.

 – Notre marché ?

 Il m'adressa un petit sourire.

 – Oui, j'ai un petit arrangement avec le chef des douanes. Je lui graisse la patte, si tu préfères.

 – Je suppose que c'est monnaie courante, dans le monde du commerce ? demandai-je avec le plus de tact possible.

 – Bien sûr. Sir Percival Turner et moi nous sommes mis d'accord, c'est pourquoi j'aurais été très inquiet s'il avait tout à coup décidé d'envoyer ses hommes ici.

 

J'essayai de mettre bout à bout toutes les pièces du puzzle. 

– Mais alors, pourquoi as-tu annoncé tout à l'heure à Fergus que tu avais les douaniers aux fesses ? Pourquoi tout le monde court partout comme une poule qui aurait trouvé un œuf ? 

- Ha, ça. Il sourit rapidement et prit mon bras pour me détourner du cadavre. 

 – Ça fait partie de notre arrangement. Pour contenter ses supérieurs à Londres, sir Percival doit saisir un peu de contrebande de temps à autre. Alors on lui facilite la tâche. Wally et les garçons ont rapporté deux carrioles de la côte ce matin, l'une remplie d'une excellente eau-de-vie et l'autre transportant des fûts gâtés et du vin bon marché. Je les ai retrouvés comme prévu ce matin à la sortie de la ville, puis nous avons pris soin de passer nonchalamment devant les hommes de la garde qui, par le plus grand des hasards, patrouillaient justement dans le coin.

 Ils nous ont poursuivis mollement dans les ruelles jusqu'à ce que je parte d'un côté avec la bonne carriole tandis que Wally s'éloignait dans l'autre direction, avec la mauvaise. Seuls deux ou trois dragons ont préféré me suivre, pour la forme. Il faut bien qu'ils fassent un rapport, les pauvres.

 Il m'adressa un clin d'œil avant de citer : « Les contrebandiers ont pu s'échapper après une longue et périlleuse poursuite, mais les vaillants soldats de Sa Majesté ont néanmoins pu saisir une carriole entière d'alcool, d'une valeur

de soixante livres sterling et dix shillings. »

 – Alors c'était donc toi que Mme Jeanne attendait à dix heures ce matin ?

 – Oui, dit-il en fronçant les sourcils. Elle devait ouvrir la porte de la cave et installer la rampe de déchargement à dix heures pile. Nous ne pouvons pas nous attarder, dans la ruelle, au risque d'attirer les curieux. Mais elle était très en retard, aujourd’hui. J'ai dû faire deux fois le tour du pâté de maisons pour ne pas attirer l'attention.

 – Elle a reçu des nouvelles qui l'ont bouleversée, expliquai-je.

 Je lui racontai ce que j'avais entendu sur le monstre d'Édimbourg et le meurtre de la taverne du Hibou vert. Il grimaça et se signa brièvement.

 – Pauvre fille ! soupira-t-il.

 Repensant à la description du cadavre mutilé que m'avait faite Bruno, je frissonnai et me rapprochai de Jamie. Il passa un bras autour de mes épaules et déposa un baiser distrait sur mon front en regardant le corps à terre. 

 – Peu importe son identité, s'il n'est pas douanier, il était sans doute seul. On va donc bientôt pouvoir ressortir de cette cave, marmonna-t-il.

 - Tant mieux. 

 Bien que le manteau de Jamie me recouvrait jusqu'aux genoux, je sentis les regards sur mes mollets nus depuis l'autre côté de la pièce et je n'étais que trop consciente du fait que j'étais nue dessous. 

 – Où irons-nous ? À l'imprimerie ?

 Je ne voulais pas profiter plus que nécessaire de l'hospitalité de Madame Jeanne. 

 – Je n'en sais rien. Il faut que je réfléchisse, dit-il d'un ton distrait. 

 Je pouvais voir les pensées défiler sur son visage. Après un bref câlin, il me lâcha et se mit à arpenter la pièce, les yeux fixés sur le sol.

 – Qu'as-tu fait de Ian ? demandai-je.

 – Qui ? dit-il d'un air absent puis il se rapella. Ah, Ian ! Il est parti se renseigner dans les tavernes autour de Market Cross. Il ne faut pas que j'oublie de le récupérer plus tard.

 – À propos, annonçai-je d'un ton détaché, j'ai rencontré Petit Ian ce matin.

 – Il est venu ici ? s'exclama Jamie, horrifié.

 – Oui, il te cherchait. Il a fait son apparition peu après votre départ.

 Dieu merci, un petit miracle. Il se passa une main dans les cheveux, l'air à la fois amusé et préoccupé. Je me demande comment je vais expliquer à Ian ce que son fils fabriquait ici.

 – Pourquoi, tu le sais, toi ? Demandai-je avec curiosité.

 

– Non, je ne sais pas... Il devait … ha, peu importe. Je ne peux pas m'occuper de cela maintenant. Il retomba dans ses pensées puis il en émergea à nouveau. 

 - Est-ce que Petit Ian t'a dit où il allait avant de partir ? 

 Je secouai la tête, remis le manteau autour de moi et il acquiesça en soupirant. Il reprit le cours de ses pensées en arpentant lentement la pièce. 

 Je m'assis sur un tonneau pour le regarder. En dépit du contexte, j'étais absurdement et simplement heureuse d'être là, avec lui. Consciente de ne pas être d'une grande aide à l’instant présent, je me contentais d'être là, drapée dans le manteau pour m'abandonner au plaisir égoïste de le regarder, ce que je n'avais pas beaucoup eu le temps de faire dans le tumulte des événements. 

 Malgré ses soucis, il se déplaçait avec la grâce et l'assurance d'un escrimeur, tellement en contrôle qu'il était capable d'oublier totalement son corps. Les hommes qui s'occupaient des tonneaux étaient éclairés par de torches, celles- ci faisaient briller ses cheveux et au moindre de ses mouvements, on aurait dit la fourrure d'un tigre avec des éclairs dorés et sombres. 

 J'aperçus le léger tressaillement de ses deux doigts de la main droite contre le tissu de sa culotte et je ressentis un léger pincement au cœur en reconnaissant ce geste si familier. Je l'avais vu un bon millier de fois lorsqu'il était perdu dans ses pensées et je le voyais faire maintenant, devant moi. Cela me donna l'impression que nous n'avions 

finalement pas été séparé plus longtemps qu'une nuit. 

 Comme s'il avait entendu mes pensées, il s'arrêta pour me regarder en souriant. 

 Tu t'es assez réchauffée, Sassenach ? » 

 Non mais ce n'est pas grave. » Je me levai pour le rejoindre et passai une main sous son bras. 

 Tu avances dans tes calculs ? » 

 Il rigola amèrement. « Non, je suis en train de penser à une dizaine choses en même temps et je ne peux rien pour au moins de la moitié d'entre elles. Comme de savoir où est Petit Ian. » 

 Je le fixai. « Où devrait-il être ? Où penses-tu qu'il soit ? 

 Il devrait être à l'imprimerie, dit-il en insistant sur le lieu, mais il aurait dû être avec Wally ce matin et il ne l'était pas. » 

 Avec Wally ? Tu veux dire que tu savais qu'il n'était pas chez lui, à Lallybroch, quand Ian est venu ce matin le chercher ? » 

 Il se frotta le bout du nez d'un doigt, irrité et amusé. 

 Ben... oui. Je lui avais promis de ne rien dire à son père jusqu'à ce qu'il ait une possibilité de s'expliquer lui-même, même si ce n'est pas cela qui lui sauvera les fesses.

 Comme l'avait dit Ian ce matin, l'adolescent était venu rejoindre son oncle à Édimbourg sans prendre la peine d'en informer préalablement ses parents. Jamie avait rapidement découvert cette légère omission mais n'avait pas voulu le renvoyer seul à Lallybroch. Il n'avait pas non plus eu le temps de le raccompagner lui-même.

 – Non pas qu'il ne soit pas capable de rentrer seul, expliqua Jamie. C'est un garçon débrouillard, mais... que veux-tu ? Il y a des gens qui ont le chic pour se mettre dans des situations invraisemblables.

 – Je sais, dis-je en souriant, j'en fais partie. Il éclata de rire.

 – Maintenant que tu le dis, Sassenach ! C'est sans doute pour ça que j'aime tant Petit Ian. Il me fait penser à toi.

 – Je pourrais en dire autant à ton sujet, mon cher !

 – Mon Dieu ! Jenny va m'arracher les yeux quand elle apprendra que son grand bébé s'est aventuré dans une maison de mauvaise réputation. J'espère qu'il aura la présence d'esprit de ne rien dire.

 – Encore faut-il qu'il rentre chez lui !

 

Je songeai à l'adolescent dégingandé de « presque » quinze ans que j'avais vu le matin, errant dans Édimbourg entre des prostituées, des douaniers corrompus, des contrebandiers et des monstres coupeurs de têtes.

 – Au moins, c'est un garçon, ajoutai-je. Le tueur semble avoir une préférence pour les jeunes filles.

 – Oui, mais d'autres préfèrent les jeunes garçons, me détrompa Jamie. Avec Petit Ian et toi, Sassenach, je pourrai m'estimer heureux si tous mes cheveux ne virent pas au blanc avant qu'on ait enfin pu quitter cette cave puante.

 – Moi ? m'étonnai-je. Mais tu n'as pas à t'inquiéter pour moi !

 – Ah non ? Il lâcha mon bras pour tourner autour de moi en me fixant intensément. Ne pas m'inquiéter pour toi, c'est ça ? Christ ! Je t'ai laissée en sécurité couchée dans ton lit ce matin, attendant sagement ton petit déjeuner et, moins d'une heure plus tard, je te retrouve en bas, en chemise en train de bercer un cadavre sur tes genoux ! Et maintenant, tu me regardes nue comme un ver avec quinze hommes au dessus qui se demande bien qui tu es et … Comment crois-tu que je vais leur expliquer qui tu es, Sassenach, dis moi ? 

 Il repassa une main dans ses cheveux, exaspéré. 

 Doux Jésus ! Le pire, c'est que je dois coûte que coûte retourner sur la côte dans deux jours, mais je ne peux pas te laisser seule à Édimbourg avec un tueur fou rôdant dans les parages, la moitié des gens qui te prennent pour une prostituée, et... et...

 Il agita la tête d'un air désemparé. Le lacet qui retenait sa crinière se dénoua, ce qui lui donna un air de lion perplexe. Je pouffai de rire malgré moi. Il me lança un regard surpris puis, saisissant l'absurdité de la situation, il esquissa un sourire.

 – Bah... soupira-t-il, résigné. Je suppose qu'on trouvera une solution.

 – Il le faudra bien.

Je me haussai sur la pointe des pieds pour lisser ses cheveux en arrière. De la même façon que les aimants s'attirent et se rejoignent d'un coup sec quand ils sont très proches, il pencha la tête pour m'embrasser.

 – J'avais oublié, dit-il quelques instants plus tard.

 – Oublié quoi ? demandai-je en me blottissant contre son torse chaud.

 – Tout.

 Il avait parlé tout doucement, la bouche enfouie dans mes cheveux. « La joie, la peur. Surtout la peur. » Sa main écarta quelques boucles de mes cheveux hors de son nez. 

 Cela faisait longtemps que je n'avais plus peur de rien, murmura-t-il. Elle m'est revenue à présent, car j'ai de nouveau quelque chose à perdre. »

 Je m'écartai légèrement de lui pour mieux le regarder. Il me tenait par la taille et son visage se noyait dans la pénombre, ses yeux formant deux insondables gouffres noirs. Son visage changea d'expression et il m'embrassa rapidement sur le front.

 – Viens, Sassenach, dit-il en me prenant la main. Je vais te présenter à mes hommes et je vais leur dire que tu es mon épouse. Pour le reste, chaque chose en son temps.