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La magie dans Outlander

Bien sûr… tout commence par un phénomène inexpliqué sur lequel va reposer l’entièreté de l’histoire : le passage à travers les pierres et, donc, à travers le temps.  

Pour autant, peut-on se contenter de ranger Outlander dans la catégorie Fantastique ?  

Les tentatives d’explications sont quasi inexistantes, le coup de force étant d’établir que les légendes sont réelles.  

 

Alors, doit-on finalement classer Outlander dans la catégorie Fantasy ?  

Non bien sûr, pas plus que nous ne pourrions le restreindre à une romance ni même à un roman historique et, pour la petite histoire, cette difficulté à classer Outlander dans une catégorie bien précise a failli empêcher Diana Gabaldon d’être éditée, tant les libraires ont un besoin compulsif de ranger leurs ouvrages dans des endroits bien spécifiques de leurs échoppes.  

Alors, qu’en est-il du fond de l’histoire ? Quel est le parti pris de l’auteure ? À quoi le lecteur puis le téléspectateur doivent-ils s’attendre ?  

 

* Pour simplifier l’analyse, j’ai fait le choix de m’en tenir principalement à la version télé.  

Pour être tout à fait honnête, ce sujet est né d’une conversation que j’ai eue avec l’un de mes fils, fan lui aussi de la saga et qui me parlait souvent de la « magie » dans Outlander. Je lui faisais remarquer que je n’avais pas le sentiment qu’il y avait réellement de la magie, mais plutôt des faits inexpliqués, dont nous ne comprenions tout simplement pas la source.  

Au bout de plus de 3 heures de débat passionné, qui nous a permis de réaliser que sur l’ensemble nous étions bien d’accord, j’ai estimé qu’il était intéressant d’investir ce sujet.  

Donc, tout commence ainsi.  

Un couple du XXe siècle au sortir de la seconde guerre s’offre un second voyage de noces dans les Highlands sauvages. Elle est magnifique, il est un tantinet irritant, mais on ne demande qu’à l’apprécier car elle semble amoureuse. Bien sûr, comme nous sommes dans l’Écosse profonde, les légendes sont évoquées avec simplicité : le sang sur les portes, Halloween, les fantômes, la lecture des lignes de la main par Madame Graham. Jusque là, rien de bien étonnant. Tout le monde sait que c’est un peuple attaché à ses légendes dont beaucoup d’auteurs se sont inspirés.  

Pourtant, voilà que, très vite, nous sommes confrontés à un phénomène inexpliqué, ce que nous nommerons « le fantôme d’Inverness* » et qui, croyez-le ou non, est très certainement la scène qui a fait couler le plus d’encre sur les réseaux sociaux !  

 

* J'ai écrit un post à ce sujet que vous trouverez ici -> Le fantôme d'Inverness  

 Frank Randall revient un soir de tempête à l'auberge où le couple est installé et, sous la fenêtre de la chambre, où l'on devine que Claire s'affaire à se brosser les cheveux, un homme est là, l'observant attentivement. 

Frank s’approche de lui pour lui demander s'il a besoin d'aide, mais l’homme se retourne et disparaît comme par enchantement. Nous avons tout juste le temps de remarquer sa forte carrure, sa tenue écossaise et un béret gris vissé sur la tête.  

Frank rejoint Claire et tente de lui expliquer ce qui vient de se passer. Il est visiblement très secoué mais elle semble ne pas se formaliser de la chose. Nous passons à la suite et le sujet n’est plus jamais évoqué.  

C’est typique de la manière dont Diana Gabaldon distille l’inexplicable dans son histoire. Un fait, une réaction, et parfois un questionnement, mais ça s’arrête là. Le fantastique sert son histoire et non l’inverse.  

Nous oublions d’autant plus vite ce phénomène que, très peu de temps après, Frank et Claire assistent à la danse des druidesses autour des pierres dressées de Craigh na Dun. C’est beau, c’est envoûtant, on ne demande qu’à se faire embarquer… et puis finalement le soleil se lève et les druidesses redeviennent les femmes du village, papotant joyeusement en quittant la colline.  

Bien, message reçu, pas de fantastique donc, juste une ambiance chargée en croyances centenaires et une propension des habitants à les faire perdurer.  

Mais non en fait… dès le lendemain, alors que l’histoire est à peine commencée, et sans qu’on ne nous y prépare plus que ça, Claire Randall passe à travers les pierres et se retrouve propulsée dans le XVIIIe siècle d’une Écosse sous le joug de l’armée britannique. Et tout s’accélère. La rencontre avec les Tuniques rouges, dont l’aïeul de son mari, bien moins charmant que ce dernier, puis avec les hommes de Dougal et enfin, Jamie.  

Quand bien même la pensée de Claire nous maintient dans la recherche d’une explication rationnelle, qui ne fera d’ailleurs pas long feu… la ligne principale de l’histoire n’est déjà plus la traversée du temps, mais : comment survivre dans ce siècle sans être en mesure d’expliquer d’où l’on vient.  

 

Comme par magie donc… nous acceptons cette nouvelle réalité et tout ce qu’elle contient.  

L’auteure aurait pu s’en tenir à cela. Une femme traverse les siècles et trouve l’amour tout en essayant de changer le cours de l’histoire. Je suis sûre que nous nous en serions contenté.  

 

Pourtant, lors d’une soirée au château de Leoch, le barde Gwillin chante la chanson de la femme de Balnain qui parle d’une femme qui a traversé les pierres, exactement comme Claire.  

Étonnamment, il n’est pas évoqué le fait que cette femme de la chanson pourrait être Claire. Car qui peut venir raconter ainsi son passage à travers le temps, si ce n’est une femme qui est revenu une seconde fois pour le dire ?  

Et surtout, quel renversement de situation ! Car ici, de notre point de vue, ce n’est plus une légende devenue réalité ! Mais bel et bien la réalité, celle de Claire, nourrissant la légende.  

Arrive alors la très déroutante et néanmoins charismatique Geillis Duncan.  

Qui est-elle réellement ? Quels sont ses secrets ? ses pouvoirs ?  

Elle pourrait n’être qu’une guérisseuse un peu excentrique bien sûr, mais très vite on pressent une posture paradoxale qui confère au personnage une aura particulière. Savante et pourtant attachée aux croyances (l’envoûtement de Thomas Baxter), prudente et pourtant dansant nue la nuit autour d’un feu, guérisseuse mais tout autant empoisonneuse.    

Et puis nous apprenons qu’elle est une voyageuse du temps elle aussi et tout pourrait prendre sens ! Sauf que Diana Gabaldon laisse planer le doute à son sujet. Car, certes, elle vient du futur, mais cela ne suffit pas à expliquer la nature de ses pouvoirs, que ce soit le fait de provoquer la mort de la femme de Dougal (l’a-t-elle fait ?) ou obliger Young Ian à dire la vérité (si c’est le thé, je veux connaître la marque !). À moins que son savoir ne vienne d’un autre temps, qu’il soit futur ou passé, et que cela pose alors une réalité : il n’y a aucune magie, juste un savoir qui nous échappe. 

Quoi qu’il en soit, sans même que nous ne le réalisions, l’auteure annonce que la traversée du temps ne sera pas seulement une donnée introductive, mais une partie intégrante de l’histoire.  

C’est évoqué de façon subtile, sans jamais nous imposer une posture. Chacun est libre de traduire, de se faire une idée, voire une raison. Chacun est libre de rationnaliser ou non.  

 

Nous restons ensuite un long moment sans évoquer le fantastique, l’histoire étant entièrement dévouée à l’horreur que subit Jamie à l’ombre de la prison de Wentworth puis à son évasion orchestrée par Claire et, enfin, à leur exil en France.  

C’est là que nous rencontrons le merveilleux maître Raymond, apothicaire de son état, mais bien plus que cela en vérité, il ne nous faut pas longtemps pour le comprendre.  

Pourtant, là encore, tout est suggéré. Comment faire la différence entre des tours de passe-passe, un talent d’illusionniste ou de réels pouvoirs magiques ? D’autant que le personnage use des uns et des autres à sa convenance pour avancer dans un siècle où sa tête pourrait très vite atterrir sur le billot.  

Qu’en est-il des os de mouton qui apparaissent dans le gobelet ? De la pierre qui annonce la présence d’un poison ? De sa capacité à soigner Claire et de la ramener à la vie ? Qu’en est-il de son aptitude à percevoir l’aura des autres ? Qui est-il en somme ? Un voyageur du temps ? Mais de quel temps exactement ?  

Et si la clé était là ! Dans l’élasticité d’un temps qui offre au voyageur un savoir sans limite ?    

Nous ne le saurons pas, mais la question plane et notre regard sur Claire devient alors différent.  

Maître Raymond disparaît de l’histoire, mais il est absolument évident que son histoire à lui continue.  

Quant à Claire et Jamie, ils quittent finalement Paris qui leur aura tout pris et s’en retournent en Écosse pour soutenir la cause jacobite. À nouveau, l’Histoire reprend le pas dans la narration et le fantastique retourne en arrière-plan.  

 

Nous croisons bien la route de Maisri, la voyante de l’infâme Simon de Lovat, qui pose question sur la réalité des dons de voyance. Est-elle vraiment dotée de ce pouvoir ? A-t-elle vraiment, comme elle le raconte à Claire, été en mesure de changer l’avenir ? Est-ce qu’elle voit réellement planer sur la tête de son maître la hache du bourreau ? Ou n’est-ce qu’une appropriation de ce qui devait advenir et de ce qui probablement arrivera ?  

Le fait que Claire endosse le titre de la Dame blanche, et se saisisse de la prophétie de Maisri pour l’annoncer à la ronde, montre bien à quel point la croyance peut avoir autant de pouvoir que la réalité. D’ailleurs, à ce moment-là, personne ne sait finalement si Claire croit ou non aux prophéties de la devineresse.  

Et à vrai dire, nous n’avons pas le temps de nous poser cette question car l’Histoire en marche est palpable et ne peut se soustraire à l’avancée inexorable du temps.  

Culloden est inévitable, Claire n’a d’autre choix que de quitter ce siècle de désolation pour mettre son enfant à venir en sécurité. Elle ne sait pas encore qu’il est nécessaire d’avoir une gemme pour traverser les pierres, mais, heureusement, Jamie lui a confié la bague de son père.  

Diana ne nous explique pas encore ce qu’elle-même a déjà construit, pourtant tout s’imbrique et, dans l’inexplicable, tout s’explique.  

Durant leurs 20 années de séparation, la magie semble disparaître de leurs vies, si ce n’est peut-être l’apparition de Claire sur la lande de Culloden alors que Jamie agonise au milieu des innombrables corps des Écossais sacrifiés. Il voit le lapin tout d’abord, qui pourrait être l’incarnation d’une Bandruidh, puis Claire finalement, comme la Dame blanche qui le ramène à la vie. (voir billet légende) 

On peut alors se demander si la magie ne peut subsister qu’à une époque où tout ne doit pas être obligatoirement validé par la science ! Est-ce que la magie doit être tolérée pour exister ?  

À moins bien sûr que ce ne soit que les délires fiévreux d’un homme blessé et désespéré.  

 

Pourtant, au XXe siècle, Claire se retrouve en train d’autopsier le squelette d’une femme morte dans une grotte jamaïcaine 200 ans auparavant. Une femme que nous savons être dorénavant Geillis, que Claire tuera à l’avenir, mais dans le passé, ce qui explique son intuition quant à l’âge de la morte et la manière dont elle a été tuée. Cette intuition paraît magique, presque divinatoire finalement, alors qu’elle prend sa source dans la distorsion du temps dont nous connaissons maintenant l’existence.  

Il est à noter que ce constat temporel, à ce moment de l’histoire, ne nous semble pas aussi incongru qu’il l’aurait été au tout début. C’est une donnée essentielle, à la fois pour le lecteur (ou spectateur) et pour les protagonistes : l’acceptation de l’incompréhensible doit se construire sur le chemin des expériences, alors seulement, tout prend sens.  

 

Diana Gabaldon tisse son histoire comme d’aucuns le feraient d’une tapisserie… point après point, lien après lien… chacun tenant l’autre, chacun amenant l’autre.  

Donc, Claire retourne au XVIIIe siècle auprès de l’homme qu’elle aime.  

Traverser les pierres devient alors un acte décidé dont elle connaît les contraintes : la date, la possession d’une gemme, avoir à l’esprit la personne qu’on veut rejoindre.  

Accepter l’inexplicable ne suffit donc plus, il faut un savoir associé pour que cela puisse se réaliser. Tout à coup, le fantastique se dote d’un savoir pseudo scientifique et sort de la simple légende. 

  

À peine arrivée, voilà que Claire est à nouveau confrontée à une personne détentrice d’un pouvoir magique, la devineresse Margareth Campbell. Après tout, puisque nous avons rejoint une période où le scientisme n’est pas prédominant, la magie peut s’exprimer à nouveau.  

Si les dons divinatoires de Margareth Campbell peuvent laisser dubitatif lors de leur première rencontre, ils ne font aucun doute alors qu’ils la retrouvent en Jamaïque.  

Bel et bien Abandawe existe, bel et bien Brianna est en danger.  

Mais alors, est-ce à dire que la prophétie qu’elle annonce lorsqu’elle est en possession des trois saphirs du trésor de Geillis est réelle également ? Et si oui, en quoi la mort de Brianna pourrait-elle influer sur le couronnement d’un roi écossais ?  

Voilà que Diana s’empare non seulement du temps dont elle nous raconte l’histoire, mais également d’un futur dont nous imaginons l’articulation, alors qu’il est issu d’une réalité inventée. Chapeau l’artiste.  

Comme toujours, quel que soit le siècle, le temps continue sa course inexorable et nous voilà en 1767 dans les colonies britanniques de l’Amérique naissante, en Caroline du Nord plus exactement. 

Claire et Jamie cherchent dans les forêts de l’arrière-pays un lieu où ils pourraient enfin bâtir leur maison. Un orage éclate, Claire se perd et rencontre le fantôme de Dent de loutre. 

Même si cela ne nous donne pas beaucoup plus d’explications, nous ne pouvons pas faire l’impasse sur le fait que le fantôme d’Inverness s’est lui aussi montré un soir d’orage. 

  

Cela dit, Dent de loutre cumule les fonctions si je puis dire. Fantôme certes, mais, avant cela, voyageur du temps comme le démontrent les plombages de la dentition de son crâne et comme le confirmera l’histoire des Indiens mohawks. Même si le fantôme de Dent de loutre ne dit rien, il est le dépositaire d’une histoire, son crâne et son opale peuvent en témoigner.  

 

D’une certaine manière, le temps n’a que faire de la mort des voyageurs et il porte en lui jusqu’à l’âme, ou tout au moins le souvenir de leur existence. N’est-ce pas finalement ce que suggère Jamie à Claire lorsqu’il lui dit que son amour n’a que faire de la mort ? Qu’il l’aimera bien après que son corps aura disparu ?  

C’est ici, me semble-t-il, qu’il faut se poser pour réfléchir à comment la magie diffère de l’enchantement, de l’illusion, de la croyance, voire de la religion.  

Pour les hommes de Dougal, Claire est immédiatement considérée comme une druidesse. En chemise blanche au cœur de la forêt, ne craignant pas les hommes et détentrice d’un savoir de guérisseuse, il ne peut s’agir d’autre chose ! Ce qu’elle propose n’existe pas pour eux, pour autant, est-ce de la magie ?  

Geillis, avec ses potions et ses incantations, peut passer pour une sorcière et ce ne sont pas ses nombreux maris à qui elle a ôté la vie qui vont nous contredire ! Pourtant, lorsqu’on y regarde de plus près, lorsqu’on observe la richesse des recherches qu’elle a effectuées sur les passages à travers les pierres et qu’elle a réunies de manière très précise dans ses carnets, nous pouvons aisément imaginer qu’elle s’est nourrie d’un savoir hors de notre portée et dont la mise en pratique peut, même à nos yeux, passer pour de la sorcellerie !  

 

Quant à maître Raymond, que fait-il finalement si ce n’est mettre en œuvre l’étendue de son savoir que nous imaginons presque infini ! Des tours de passe-passe, la connaissance des remèdes et des poisons, et très certainement du corps humain, avec, pourquoi pas, un talent de magnétiseur. Traitons-nous les magnétiseurs du XXIe siècle de sorciers ?  

 

Reste bien sûr la question centrale du temps.  

Lors de notre conversation, mon fils me suggérait que l’histoire du monde pouvait avoir été plaquée d’un seul coup, comme un tableau fini qui ne dépendrait pas du temps. Une histoire à plat où nous pourrions tirer des lignes d’un endroit à un autre, d’un instant à un autre, d’une réalité à une autre. Du début à la fin, tout serait déjà inscrit.  

 

Le monde n’est peut-être que cela finalement. Un tableau aux dimensions qui nous échappent, ce que d’aucuns appellent le destin, et qui expliquerait que malgré leur volonté, ni Claire, ni Geillis, ni Dent de loutre n’ont pu changer l’histoire, si ce n’est quelques touches éparses, quelques petits coups de pinceau à droite et à gauche qui ne changent en rien la nature du tableau.  

Peut-être que c’est cela la voyance, un recul suffisant pour avoir accès à d’autres parties du tableau.  

Et ce que nous nommons « voyage dans le temps » ne serait alors qu’un élargissement de sa vision sur le monde.  

Valérie Gay-Corajoud