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Scène de violence conjugale et réconciliation

 

Ces deux scènes sont un tournant dans l’œuvre et la série.

 

Pour Claire¸ c’est l’occasion d’interroger ses sentiments¸ entre son attachement croissant pour Jamie et l’impératif de fixer des limites, de comprendre enfin ce que signifie vivre au XVIIIème siècle avec un homme du XVIIIème siècle, que le bel Adonis qui lui fait si bien l’amour est un rustre promettant un mariage sous le signe de sa stricte autorité avec la menace d’être battue en cas de désobéissance. Pour Jamie, c’est la prise de conscience qu’il risque de perdre celle qu’il aime, entre l’homme qu’il est et celui qu’il va devenir.

 

Très souvent¸ la série est fidèle aux romans. Mais ici¸ ces deux scènes ne partagent ni le même narratif ni la même portée morale selon qu’il s’agit du livre ou de la série. La série passe sous silence les meurtrissures accumulées des deux protagonistes et les explications qui en découlent¸ balayant l’essentiel du chemin introspectif qui conduira à la réconciliation.

 

En premier lieu¸ la version filmée offre une version normalisée de la punition d’un mari infligée à sa femme là où le livre jette une lumière beaucoup plus crue.

 

Rappelons, pour la compréhension de la suite des événements, que la scène où Claire est battue est précédée d'une tension verbale et déjà physique entre les deux personnages après le sauvetage de Claire. Émotionnellement intense, la dispute donne libre cours à l'explosion de sentiments à leur paroxysme, colère, frustration, peur et incompréhension mutuelle.

Pourquoi j’ai (nettement) préféré le livre à la série 

 

Par Fany Alice 

 

Tome 1 /  Saison 1 épisode 9 

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Déjภdes dissonances entre le livre et la série se font jour. Claire est secouée violemment par Jamie, laissant des marques bleues sur ses épaules, ce que la série ne montre pas. A la place, elle met en scène Claire giflant l'homme qui vient de lui sauver la vie (dans le livre, elle tente un coup de pied, esquivé par Jamie). Physiquement dominée dans le livre, elle passe pour ingrate dans la série et on retient d’autant plus son agressivité que c’est Jamie qui exprime le premier¸ dans le livre comme dans la série¸ une vulnérabilité touchante qui émeut Claire¸ exprimant la peur qu'il a ressentie à l'idée de la perdre et des risques encourus, pardonnant sa désobéissance.

 

Sachant le choix des scénaristes de faire avant tout passer la punition corporelle pour un acte de justice¸ on minore le point central en filigrane depuis la tentative de viol par le déserteur anglais : Claire est une victime de violences masculines qui s'enchaînent implacablement les unes après les autres en quelques jours - déserteur anglais, Randall, hommes du clan et par-dessus tout, Jamie¸ l’homme auprès duquel elle ne trouvera pas le réconfort¸ subissant à la place violence physique et sentiment de trahison.

La scène où Claire est battue par Jamie est donc bien un choc culturel que le lecteur du XXIème siècle partage avec la Claire de 1945. Jusque-lภJamie offrait la vision d’un homme appréciant la modernité de sa femme tant au lit, dans l’expression de son désir, que dans ses compétences médicales et sa franche attitude. Une femme comme il n’en existe pas dans son monde. Avec cette scène¸ on découvre Jamie tel un homme du XVIIIème siècle et c’est la première fois dans le roman que s’expriment¸ dans une rupture brutale¸ les 200 ans qui les séparent.

 

La scène en elle-même, ainsi que l’étape de réconciliation, est filmée selon le point de vue de Jamie. Cette mise en perspective focalisée sur lui tend à minimiser¸ voire à occulter¸ le ressenti de Claire. Certes¸ l’objectif des cinéastes est de montrer qu’il ne s’agit plus de l’histoire de Claire mais de Claire et de Jamie. Mais ce faisant¸ ils affaiblissent la colère légitime que l’on peut avoir vis-à-vis de lui. Les sentiments de Claire sont simplifiés – colère puis froide indifférence – et passent au second plan tandis que l’on s’attarde sur les justifications du geste de Jamie pendant la scène puis¸ sur ses tourments d’homme désemparé ne sachant comment se réconcilier avec son épouse.

 

Lentement mais surement¸ on aide le téléspectateur à déplacer son empathie de Claire vers Jamie.

 

Ainsi¸ la voix off est pour la première fois celle de Jamie et la mise en scène prend la tournure d’un vaudeville lorsqu’une musique enjouée et des déplacements rythmés entre Jamie et Claire donnent l’illusion d’un jeu sans gravité. L’acte en lui-même est en partie présenté mais avec une érotisation de ce qui ne doit pas l’être. La scène est entrecoupée de plans sur les hommes du clan avec l’un d’eux déclarant : « on se demande qui punit qui »¸ accréditant la fausse idée d’un combat égalitaire pas si dramatique. Au final¸ les railleries des hommes confortent davantage le point de vue de Jamie autant qu’elles isolent Claire.

 

Par ailleurs¸ Jamie parle beaucoup¸ répétant inlassablement et pédagogiquement les raisons de son geste afin de convaincre Claire autant que le téléspectateur : c’est une question de justice¸ Jamie aurait pardonné mais il est contraint par le clan ; lui¸ l’homme proscrit et recherché ne peut se départir de la protection du clan pas plus qu’il ne peut prendre le risque d’en priver Claire. Autrement dit¸ si Jamie ne la punit pas¸ les hommes du clan le feront plus violemment et publiquement. On a presque envie de remercier Jamie d’épargner à sa femme un châtiment cruel¸ brave garçon prisonnier malgré lui des coutumes claniques¸ confronté le lendemain à la réaction hostile d’une épouse qui donnerait presque l’impression de sur réagir !

 

Cependant¸ l’argument de Jamie n’est qu’en partie vrai. Claire n'est pas uniquement traitée comme un homme le serait selon les lois du clan. C'est aussi un acte de justice qui s'inscrit dans le cadre de la soumission conjugale attendue d'une femme envers son mari. Jamie n’est pas puni pour les avoir soustraits de la protection du groupe pour batifoler dans la lande écossaise sur le chemin de déserteurs anglais. Le mari n'assume pas ses fautes, seule la femme en paye le prix. C'est donc une justice asymétrique et Claire en a pleinement conscience dans sa révolte comme dans sa démarche pour asseoir leur relation sur un mode égalitaire.

 

Le livre reste du point de vue de Claire pendant la scène de violence conjugale comme lors de la réconciliation. Si on entend les justifications de Jamie sur le fait qu’il fait son devoir¸ on perçoit également la peur de Claire devant la corpulence musclée de Jamie et son vif sentiment de trahison. Pire¸ on apprend ce que la série passe sous silence¸ que Jamie est prêt à s’en tenir à douze coups si Claire ne résiste pas. Mais que si elle résiste, elle subira bien plus. En une phrase glaçante¸ on comprend donc que Claire a été sévèrement battue.

 

Dans la version anglaise, les termes consacrés sont "beaten within an inch of my life", "I beat you half to death" : littéralement battue à mort. Et Jamie tient des propos ignobles qui lui ont fait perdre des lecteurs (lectrices) en cours de route : comment un homme peut-il promettre à celle qu'il aime de la battre jusqu'à ce que son bras faiblisse ? Comment un homme ayant lui-même été battu à mort peut-il employer de tels mots?

Voilà donc des questions que la série a esquivées et seul le long échange sur le chemin du retour vers Leoch apportera les réponses. Sans doute s'agit-il d'exagérations oratoires, dans le ressenti de Claire comme dans les intentions réelles de Jamie (On sait le tempérament sanguin de Jamie dont les mots dépassent la pensée). Claire n'a pas perdu connaissance et si Jamie avait voulu la tuer, il n'aurait eu aucun mal à cela. Mais elle arrivera néanmoins épuisée au château de Leoch trois jours plus tard, portée par Jamie (on notera la symbolique du porté de la jeune mariée dans ces circonstances si peu romantiques), à l'issue d'éprouvantes traversées à cheval, et non tête haute et déterminée comme dans la série : au contraire, grande fragilité physique et émotionnelle, dans un jeu moins figé que dans la série, plus nuancé, en plein désarroi introspectif sur sa place auprès de Jamie.

 

Le lendemain de la scène¸ la série reste très évasive sur la douleur physique de Claire. Tout au plus¸ alors qu’elle subit les sarcasmes des hommes du clan¸ on découvre qu’il est difficile pour elle de s’asseoir. Mais on la retrouve aussitôt en selle pour plusieurs heures de galop de retour au château de Leoch puis assise à sa coiffeuse. Effectivement¸ il n’y a rien de dramatique…

 

Dans le livre¸ les hommes du clan s’étonnent eux-mêmes des cris de la veille : « On aurait dit qu’il était en train de vous égorger (…) Tu n’avais pas besoin de manquer tuer ta pauvre femme, une gentille petite fessée aurait suffi ». Avant de prendre le chemin du retour¸ Claire subira des mains aux fesses et autres plaisanteries de la part des hommes du clan. Jamie ne l’a pas seulement blessée physiquement et trahie¸ il a aussi drastiquement porté atteinte à son statut social au sein du clan pendant qu’il consolidait le sien. Certes, tout cela ne sera que temporaire, ces Ecossais étant aussi capables de franche humanité sous la rudesse de leur aspect.

Arrivent les étapes de la réconciliation.

 

Dans le livre, on reste toujours du côté narratif de Claire¸ en empathie avec elle¸ et Jamie continue d’être en grande partie représenté sans complaisance. Après une telle peinture du gouffre culturel qui oppose Jamie à Claire¸ on ne peut faire l’économie d’une franche conversation, choix que n’a pas retenu la série ; quant au serment final de Jamie de ne plus lever la main sur Claire, il n’a pas du tout la même portée symbolique dans le livre que dans le film.

 

Depuis le début de l’épisode¸ le parti pris de la série est de ne pas trop accabler Jamie grâce au procédé narratif mais aussi en occultant certains éléments du processus de réconciliation qui ne lui sont guère favorables, quand d’autres sont bien là mais présentés sous un jour complaisant. Or¸ dans les deux cas¸ ces éléments clés le présentent tel qu’il est : un homme de son temps.

 

Dans la série¸ Jamie explique à Claire qu’une femme obéit à son mari sinon¸ il la punit ; mais que cette règle ne régira plus sa relation avec Claire. Est-il pour autant moralement convaincu que ce qu’il a fait est mal ? Dans la série, on est tenté de le croire. Pas dans le livre. Car le livre apporte une dimension supplémentaire¸ à savoir que l’amour¸ qui est là sans être avoué¸ permet que chacun obtienne de l’autre ce qui lui est essentiel sans renoncer à ce qu’il est : pour Claire, une relation égalitaire¸ pour Jamie, une femme qui tient à lui.

 

Tous deux se sont fait beaucoup de mal¸ chacun avec ses armes. La souffrance de Jamie se réduit néanmoins dans la série à un désarroi pour trouver le chemin de la réconciliation avec Claire. Tout en étant palpable dans le roman¸ celle-ci est bien plus profonde et remonte aux conditions même du sauvetage. Les étapes de la réconciliation décrites dans le livre en disent bien plus sur le trop-plein émotionnel qui a trouvé un tragique exutoire dans la violence physique.

 

Ces étapes ont lieu sur le chemin du retour vers le château de Leoch qui prendra deux jours. Fatiguée par la douleur à cheval¸ Claire cède et annonce qu’elle poursuit à pied. Jamie l’accompagne. S’ensuivent deux moments d’introspection ignorés par la série.

 

Le premier nous jette froidement dans les noirceurs de l’autorité patriarcale. Jamie lui montre¸ avec le bagage culturel qui est le sien¸ qu’il reconnaît la souffrance physique de Claire¸ cherche à la partager¸ en alléger son fardeau¸ en lui faisant le récit de ses propres douleurs et humiliations au travers des corrections infligées par son père¸ ou une tierce personne¸ jusqu’à un âge tardif et en public.

 

A moins de considérer que battre un enfant est un acte de justice et qu’une femme est une perpétuelle mineure¸ un contemporain du XXIème siècle ne peut que ressentir un profond malaise devant cette continuité malsaine entre violences faites aux enfants et violences faites aux femmes. Jamie¸ homme de son époque…et quelque peu repoussant. Un premier pas sera néanmoins franchi : « Je perds rarement mon sang-froid et généralement je le regrette quand cela arrive. Cela¸ pensai-je¸ était probablement la déclaration la plus proche d’une excuse qu’il m’accorderait ».

 

Ensuite¸ Jamie poursuit son introspection en livrant à Claire une part intime et secrète de lui dont il n’a jamais parlé. Moment d’intense vulnérabilité où les souvenirs douloureux sont là pour sonder l’attachement de Claire à son égard (il n’a pas tort d’en douter puisque qu’elle s’enfuyait retrouver Frank).

 

Prisonnier de Randall¸ celui-ci a proposé de lui épargner une nouvelle séance de coups de fouets s’il acceptait de se soumettre sexuellement à lui. Il a refusé et son père est mort d’une crise cardiaque pendant la flagellation¸ laissant un Jamie à la conscience tourmentée de ce qu’il serait advenu s’il avait fait un autre choix : « Tu as le droit de savoir ce qu’il y a entre lui et moi ».

 

Ce récit figurera plus tard dans la série mais le fait qu’il intervienne à ce moment-là lui donne un sens bien particulier : il y avait aussi une motivation personnelle à punir Claire et non la seule pression du clan : « Si j’avais été le seul à être mêlé à cette histoire¸ je serais prêt à laisser passer. Encore que … (…) j’ai bien cru mourir en voyant cet animal poser ses mains sur toi » lui avait-il dit le soir où il la fouetta avec sa ceinture.

Dans le livre, Claire menace Jamie de le tuer s’il lève de nouveau la main sur elle. Et Jamie prête serment¸ dague sur le cœur¸ d’y renoncer définitivement. La série inverse l’ordre chronologique et tout est bien plus confus. Jamie prête serment¸ Claire hésite¸ et lorsqu’il lui demande si elle ne veut plus de lui¸ elle fléchit. C’est elle qui prend l’initiative de le toucher de nouveau et¸ en plein acte sexuel¸ c’est une Claire à califourchon sur Jamie qui le menace couteau sous la gorge. Pardon et réconciliation sont confondus dans un même élan sexuel qui en devient le moteur au lieu d’en être l’ultime expression, une fois les divergences aplanies.

 

Or, il est important que Claire pardonne d’abord par empathie, en reconnaissance du traumatisme de Jamie¸ parce qu’il doute des sentiments de Claire, et non parce qu’elle est sexuellement dépendante ; puis, qu’elle n’accepte une réconciliation conjugale que lorsqu’il accède solennellement à sa demande de ne plus lever la main sur elle.

 

Au lieu de se concentrer sur la seule alchimie sexuelle¸ le livre insiste avant tout sur l’alchimie des cœurs par le dialogue. C’est un point crucial qui montre que l’intimité d’un couple ne peut reposer que sur l’entente sexuelle mais également sur la confrontation ouverte de points de vue vers un compromis acceptable.

 

Dès lors, quelle portée accorder au serment de Jamie ? Il est un homme de parole. Sans doute une femme contemporaine aurait raison de se méfier de telles promesses masculines. Mais le XVIIIème décrié est aussi pétri d’honneur et de loyauté et Jamie, homme de son temps, en est une sincère incarnation. Chacun, un pas vers l’autre pour se rencontrer au milieu du chemin : le serment offert à Claire et la compassion offerte à Jamie. Elle tient à lui… Il ne veut pas la perdre. Tous deux protégés par un même élan amoureux de plus en plus inconditionnel qui reconnaît l’autre sans renoncer à soi.

 

La série laisse à penser que la menace que Claire profère la protège davantage que le serment et qu’elle ne se sent véritablement en sécurité qu’à cet instant précis de domination. Pourtant¸ voir un homme du XVIIIème siècle obéir à la demande de sa femme par un serment digne de celui que l'on fait à son Laird, est un acte audacieux et intense auprès duquel la série n’aurait pas dû passer à côté.

 

Et lorsque le souvenir de cette soirée de violence ressurgira plus de vingt ans plus tard¸ il n’y aura aucune ambiguïté dans le livre sur ce qui l’emporte¸ de la menace ou du serment : « Je n’ai jamais recommencé (…) j’ai promis¸ non ? (…) Uniquement parce que j’ai menacé de t’arracher le cœur si tu levais de nouveau la main sur moi. Peut-être mais…j’aurais pu¸ tu le sais bien. (…) Le plus rageant¸ c’est qu’il disait vrai¸ je ne le savais que trop. (…) s’il décidait de remettre ça¸ je ne pourrais absolument pas l’empêcher. (…). Je peux le faire. Tu le sais très bien. ».

 

Il peut mais ne le fera plus. Claire aura l’occasion d’éprouver la solidité de son serment lors de querelles ultérieures d’égos froissés. Même lorsqu’elle en appellera elle-même à sa violence¸ moralement culpabilisée après l’épisode avec le roi de France¸ il s’y refusera. C’est dire si Claire intègre désormais la punition corporelle dans le domaine conjugal comme le fait le XVIIIème siècle¸ en expiation d’un orgueil de mâle blessé. C’est dire si Jamie est tout entier dans sa fidélité corps et âme à sa femme. A ce moment-lภJamie et Claire ont véritablement fait chacun un pas dans le monde de l’autre. D. Gabaldon va ainsi très loin dans l’ambiguïté psychologique de ses personnages¸ dans ce qu’elle leur fait dire ou réclamer¸ elle bouscule¸ questionne¸ malmène le lecteur hors de sa zone de confort dans l’exploration de la loyauté¸ de ce que l’amour autorise ou interdit¸ de la confiance entre deux êtres qui s’aiment au point d’accepter de placer sans hésitation leur sort entre les mains de l’autre.

 

Ultime étape, présente dans le livre mais occultée dans la série : la dispute dans la chambre nuptiale et le consentement définitivement scellé dans l’alliance offerte par Jamie.

 

Dans le livre, la temporalité entre le serment et la scène de sexe n’est pas la même. Deux jours s’écoulent entre ces deux moments. Un échange vif a lieu au château de Leoch. C’est un petit bijou émotionnel sur le consentement, l’engagement total l’un envers l’autre et la clé de leurs futures relations à travers ce huis-clos haletant dans la chambre du château. C’est aussi l’instant où leurs conceptions du mariage se mettent au diapason.

 

Bien qu’épuisée, Claire rumine sa jalousie à l’égard de Loghaire lorsque Jamie s’absente momentanément. A son retour, elle feint l’indifférence, déclarant accepter ses supposées infidélités au nom du caractère arrangé de leur mariage. S’ensuit une belle dispute avec un Jamie outré tant ses vœux de fidélité lui sont sacrés, et après avoir été battue deux jours plus tôt, on s’attend à ce que Claire subisse à présent un viol conjugal (Au passage, intéressante hiérarchie des valeurs chez Jamie : il est normal de battre sa femme, pas de renoncer à ses vœux).

 

A partir de là, la désescalade est aussi intense que la dispute parce qu’elle remet en lumière un trait de la personnalité de Jamie apparu lors du récit tragique qui lui a permis d’obtenir le pardon de Claire : son besoin vital d’être estimé par elle. Et au-delà de l’estime, l’attente d’être aimé. Cette scène est donc centrale, elle montre un Jamie qui faisait valoir, quelques minutes plus tôt - et le soir de violence conjugale - sa conception du mariage fondée sur l’autorité et l’obéissance, réclamer désormais le consentement de Claire, lui offrant le choix de partir au lieu d’imposer, par la force si besoin, ce que le XVIIIème siècle lui octroie de droit. Quant à l’alliance acceptée par Claire, elle clôt le mariage arrangé en apportant le consentement qui lui faisait défaut. C’est sans doute là que Claire fait le choix de Jamie à la place de Frank.

 

La scène de sexe apparaît alors dans le livre après deux jours d’intenses et nécessaires discussions. Elle clôture le long chapitre des malentendus et rancœurs accumulés, elle est bien plus qu’une scène de réconciliation : elle est la première scène où le sentiment amoureux est partagé par Claire et où Jamie lui explique qu’il n’existe pas sans elle. Jeune homme sans attache qui n’a pas le droit d’être lui-même, pion dans les querelles politiques de ses oncles, proie pour Randall, Laird qui ne peut l’être. Dans les yeux de Claire, il peut espérer exister pour ce qu’il est et puiser sa force, mais seulement si elle le considère et se soucie de lui, si elle se montre ardente dans un désir qui soit à la fois une invitation et une capitulation, une demande et un abandon vers un plaisir illimité qui le comble et qu’il lui offre en retour. Il n’y a aucune place pour la violence sexuelle ou disciplinaire dans ce schéma amoureux. Il la possède, par le désir et non la contrainte, elle le possède également, par la dépendance entretenue, dans une symétrie parfaite.

 

C'est donc une scène brutale où chacun cherche à posséder l'autre, aux frontières entre la douleur et le plaisir. Récit livresque qui a pu choquer, certains y voyant une légitimation du « no means yes » là où l’écriture subtile de D. Gabaldon explore le torride équilibre entre l'esprit qui rechigne et le corps qui espère, dans l’excitation confiante de s’en remettre totalement à l’autre dans la découverte de sensations inédites. La série reste pudique¸ choisit la facilité dans une mise en scène démonstrative ne prenant que timidement le chemin audacieux du consentement dans cette relation si particulière de possession des corps et des âmes.

Ici, le « encore que » prend tout son sens : c’est toute la rage accumulée par Jamie qui s’est abattue sur sa femme qu’il juge coupable : coupable d’avoir ravivé ses blessures sur les lieux de son martyr¸ de s’être mise entre les mains de celui qui peuple ses cauchemars¸ coupable de manquer de gratitude puis d’exprimer une franche résistance à une punition jugée méritée. Jamie a puni Claire pour l’avoir placé à la merci d’un ennemi de nouveau prêt à lui ôter ce qui lui est cher¸ aujourd’hui sa femme¸ autrefois la vertu de sa sœur (qu’il pense avoir été violée) et la vie de son père (dont il porte la culpabilité) ; pour sa quasi indifférence à la peur et à la douleur qui furent les siennes lors du sauvetage¸ tout entière crispée sur sa fuite ratée. Epreuve traumatisante pour Jamie¸ autant émotionnelle que physique, où le courage d’affronter son ennemi se doublait de la rage de découvrir une épouse si peu affectée par le fait qu’il aurait pu y laisser sa vie. Certes¸ il ne l’aurait pas battue sans la pression du clan mais une fois l’interdit levé¸ il n’est pas qu’un intermédiaire contraint, contrairement au parti pris de la série.

 

Si la série est passée à côté de cette rage et des raisons qui l’ont déclenchée¸ le livre ne ménage par le lecteur : il est incisif¸ intense et rude.

 

L’enjeu est d’importance : à cet instant de leur histoire¸ on comprend qu’ils s’interrogent sur les sentiments de l’autre. Nul n’est certain de l’autre¸ craignant tous deux que l’amitié puis leur passion sexuelle ne soient les seules expressions d’un mariage voué à n’être qu’un contrat d’intérêt. Jamie se demande si sa vie a un prix pour Claire pendant qu’elle se désole de croire que c’est le seul désir de ne plus être puceau et de toucher les fermages des Mac Kenzie qui l’a conduit au mariage.

 

Dans l’immédiat¸ sans doute Jamie a-t-il pressenti que l’exposé d’un traumatisme personnel et de sa vulnérabilité auprès de Claire la soigneuse¸ toujours dévouée à sauver les corps et les âmes¸ faciliterait son pardon. Car Claire comprend et pardonne son geste.

 

A partir de lภon retrouve des éléments communs au livre et à la série mais traités bien différemment.

 

Car comprendre et pardonner ne signifie pas tolérer que le geste se reproduise. Et Claire sait savamment doser son pardon : « ce que je ne peux te pardonner (…) c’est que tu y as pris du plaisir ! ». S’ensuit alors une auto justification de Jamie qui annule le regain d’empathie que les derniers instants avaient pu faire renaître : « Si j’y ai pris du plaisir (…) ? Et comment ! Tu ne peux imaginer à quel point ça m’a plu. Tu étais si… jolie. (…) Oui¸ oui¸ j’y ai pris du plaisir. Tu devrais me remercier de m’être retenu. (…) Oui¸ j’ai pensé qu’il ne serait pas juste de te prendre de force même si j’en mourrais d’envie (…).»

 

Face à la colère de Claire : « Je vois que j’ai eu tort d’aborder le sujet. Tout ce que je voulais¸ c’était te demander si tu voulais bien me laisser à nouveau partager ton lit ». Ces propos-ci sont bien traités dans la série mais le choix de la mise en scène est tel qu’il en édulcore totalement la portée déplaisante ce qui¸ par voie de conséquence¸ a aussi pour but de poursuivre l’objectif de ne pas écorner le portait de Jamie.

 

En effet¸ dans la série¸ Claire adresse bien une fin de non-recevoir à Jamie lorsque¸ la nuit suivante¸ il commence à se déshabiller pensant rejoindre Claire déjà couchée. Une moue mi agacée mi désemparée vient attendrir le visage d’un Jamie perdu. Il cède. Mais là où la série offre l’image valorisante d’un mari moralement conscient qu’il ne peut et ne doit imposer un rapport sexuel à une femme blessée¸ le livre met plutôt l’accent malsain sur le droit séculaire que lui confère le mariage sur son épouse et dont il se dépouille comme une faveur qu’il octroie à Claire.

 

De même¸ l’allusion au plaisir ressenti par Jamie pendant qu’il battait Claire est traité¸ dans la série¸ après la scène de sexe de réconciliation¸ dans un moment de tendresse ludique¸ quand Claire lui explique la signification du mot « sadique » et qu’il acquiesce d’un sourire malicieux. Dans le livre, D. Gabaldon n’épargne rien¸ ni Jamie¸ ni le lecteur : les propos qu’il tient montrent crument une sexualisation de la violence assumée sur les femmes.

 

Ainsi¸ tant par les éléments occultés que par le traitement de ceux qui sont repris¸ la série résume les pensées de Jamie sans prendre le temps d’en montrer la complexité ou la perversité.

 

Vient le serment de Jamie de ne plus lever la main sur Claire et qui scelle la reprise de leur relation conjugale en des termes renégociés.

Ainsi, dans le livre, Jamie est de nouveau aimable mais sans faire l’impasse sur le schéma de pensée dont il est le produit et qui l’est beaucoup moins ; ni sur la fragilité d’une condition féminine au XVIIIème siècle entièrement dépendante du bon vouloir masculin. C’est là toute la singularité et la grandeur d’un serment anachronique qui honorent Jamie, conscient qu’il peut perdre définitivement Claire si la violence interfère dans son mariage.

 

Bientôt totalement rassuré sur l’amour qu’elle lui porte, lorsque Claire le choisira officiellement à Frank, Jamie cessera également ses puériles menaces de la prendre de force à chaque dispute, aveu de faiblesse désespérée de ne pas encore posséder son cœur quand il lui a déjà offert jusqu’à son âme depuis le premier jour. Le livre dépeint subtilement l’ambivalence de Jamie, à la fois blessant et blessé, enclin à une domination brutale sur Claire mais ne tentant rien sans consentement de chair et de cœur. Jusqu’à lui offrir bientôt le choix que les soldats anglais ne lui ont pas laissé lors de sa fuite avortée.

 

Sans rien perdre de l’ardeur amoureuse, dans un climat de franchise et de confiance absolu¸ ils seront conscients de n’être parfaitement complets qu’avec l’autre. Jamie ne renoncera pas ici ou là aux postures ou propos machistes, à son envie de la battre, pas plus qu'elle ne renoncera aux injures, tapes et griffures, mais cela se passera dans des limites tacitement partagées, où ce qui essentiel à l’un cohabite avec le point de vue de l’autre, souvent dans la sécurité d'une étreinte, telle une chorégraphie attendue pour exciter toujours plus leur désir mutuel. Leurs disputes trouveront à chaque fois le chemin de la réconciliation dans la possession de l’autre, dans l’excitation sexuelle stimulée par leur colère mutuelle.

 

Et leur relation ne ressemblera à aucune autre. Si Claire avait déjà réussi à imposer l’égalité sexuelle dans le plaisir partagé¸ elle n’était pas encore parvenue à être l’égale de Jamie dans les décisions quotidiennes. Désormais¸ ils formeront une équipe et assumeront¸ ensemble¸ les succès et les échecs.

 

Ce qu’apporte l’écriture de D. Gabaldon par rapport à la série¸ c’est de monter que l’on peut accueillir la demande de l’autre sans renoncer à soi¸ qu’aucun couple n’est harmonieux d’emblée et qu’il peut grandir de ses divergences.

 

Pour Jamie, c’est le temps de faire acte d'indépendance vis-à-vis de son clan et de Loghaire, de tourner la page sur une jeunesse obéissante et d’amourettes immatures pour entrer dans un âge adulte où il assume son propre code moral et son amour auprès de celle qui passe désormais avant tout. Le meurtre de Dougal en sera l’expression finale.

 

Pour Claire, c'est le temps des limites à fixer¸ de l’honnêteté sentimentale et des émotions conflictuelles¸ de la reconnaissance qu'elle a pu perdre Jamie à Fort William et qu'elle peut encore le perdre dans les bras de Loghaire si elle retourne au XXème siècle¸ de son amour tout simplement, qu’elle ne peut plus fuir.

 

Notre époque avide de simplifications et de schémas confortables aurait sans doute préféré un Jamie avouant que Claire n’a pas mérité d’être battue (il persistera dans son opinion après la scène de sexe de réconciliation, n’émettant de regret que lorsqu’il connaîtra la vraie raison de la désobéissance de Claire) ou qu’il ne croit plus aux punitions corporelles. Il en usera par la suite sur Fergus¸ sur William, sur son neveu et sur lui-même mais la série préfère faire l’impasse sur ces violences ordinaires, transformant artificiellement Jamie en ce qu’il n’est pas. Pourtant, le fait qu’il s’y adonne, même parfois à contre cœur, souligne davantage encore la singularité et l’exceptionnalité de sa relation avec Claire dans ce qu’il est prêt à renoncer, pour elle, et pour elle seule.

 

Car ce n’est ni une injonction sociétale¸ ni une adhésion morale à notre modernité¸ ni la conviction d’avoir commis une faute qui rachètent Jamie. Il ne prête pas serment parce qu’il sait qu’il a tort. Il prête serment au nom de son amour pour Claire, un amour sans lequel il n’existe pas. Et finalement, n’est-il pas moralement bien plus exigeant et admirable de se dépouiller de ses droits hérités de ses pairs/pères par amour pour l’autre que par authentique conversion à son point de vue ? Aucun personnage n’a besoin

 

d’être parfait pour qu’on s’attache à lui. C’est sa quête de perfection, dans la maladresse et la contradiction, qui le rend crédible et donne un prix à ses renoncements.

 

Le livre est donc à la fois plus juste dans le réalisme émotionnel qu’il propose et plus honnête dans l’ambigüité morale qu’il conserve à travers le cheminement personnel d’un Jamie qui¸ sans se départir de ses croyances séculaires¸ refuse de les appliquer par amour.

 

Pour celles et ceux qui le souhaitent, vous pouvez télécharger le PDF des extraits du livre concernés.